
AOC Chollet
henri chollet vigneron-conteur 2023
la plume, scribouillard
il était une fois… une fin d’après-midi jean rosset buttait sur la combe en bas dessous l’imposante maison vigneronne de jeunes arbres fruitiers y avaient été plantés
ils cohabiteront avec les vignes qui bordent le champ laissé en jachère et qui descendent jusqu’au hameau en bas dessous
d’une ruine, notre ami henri en a fait une belle capite
patiemment il a rassemblé les pierres nécessaires pour reconstruire cette bâtisse qui servait de four à l’époque où il n’était qu’un gamin
le devant a été mis à plat grâce à un mur de soutien qui abrite deux pieds de vigne qui dans quelques années formeront une magnifique pergola qui apportera fraîcheur quand jean rosset tapera un peu trop fort à l’heure de l’apéro
après avoir passé le vieux portail d’époque qui coupe le mur de vigne
délimitant la propriété
tu pousses la vieille porte en bois qui grince pour te dire que t’es le bienvenu
une petite pièce t’accueille et une patère demande ton chapeau ou ta veste
il fait frais dedans
t’as tout de suite l’impression que tous les objets qui te regardent veulent te raconter une histoire…
il y a des objets anciens, de vieux outils utilisés à la vigne, du mobilier qu’henri a été chinés et introduits dans cette maisonnette
puis tu passes dans la deuxième pièce rectangulaire
une fenêtre éclaire les deux bancs de pierre qui longent les murs latéraux qui se font face
des coussins posés dessus protègent ton cul du froid de la pierre
une vielle table de bistrot les sépare
au fond, au bout de celle-ci, trône une cheminée en molasse verte qui sert à la fois de chauffage et de foyer pour le saucisson sous la braise lors d’un apéritif appuyé
il y a aussi des verres vaudois [1] et des bouteilles pleines et d’autres vidées qu’on garde en souvenir des bons moments passé en ce lieu
il ne manquait plus qu’à y apporter des souvenirs…
c’est chose faite maintenant
deux gobelets
une « terrasse de valérie »
ce merveilleux épesses élevé au domaine
deux amis
un conteur qui conte
et un scribouillard qui scribouille
il était une fois entre 1976 et 1985…
à cette époque on se levait avant le facteur et on se couchait après les poules
c’était dur, mais on rigolait aussi de temps en temps
avant qu’on invente le 0,8
c’est un jour de grand froid dans ce bout de terre qui longe le léman de la capitale en direction du chablais
tout le monde nous l’envie tant les paysages sont magnifiques avec ces vignes qui descendent jusqu’à ce lac qui nous protège des montagnes menaçantes aux cimes déjà blanchies
la vendange est dans les cuves et le vin travaille tout seul
jean rosset en profite pour se coucher de bonne heure et pour se lever tard
c’est le temps où le régent du village est le premier au travail
on a aussi eu le temps de rattraper les informations parues dans la presse professionnelle en souffrance depuis l’été
et les numéros de la julie qui sont empilés sur la table du salon
on a fait le tour de la page des morts
on oublie un peu le travail dure et pénible qu’il a fallu faire tout au long de l’année en trinquant avec quelques amis vignerons
on entend des clameurs venant d’une cave
on a éclusé la troisième bouteille
l’henri parle d’une expo à martigny
on y montre une nouvelle machine pour la mise en bouteille et autres pressoirs et filtres
c’est décidé demain on va à martigny
c’est un voyage professionnel
un nouveau jour de grand froid et en plus il neige
le francis, le rené, le gérald s’embarquent dans la voiture de l’henri
on est content d’y aller, d’échapper pendant cette journée aux remontrances des bourgeoises et de goûter ces humagnes et petites arvines
même si la grande nicole n’est pas mal non plus ! [2]
nos voyageurs sont reçus comme des chefs
le fendant colle à flots, les raclettes défilent sur un bon rythme
il fait bon chaud
on refait le monde comme il convient
comme on est encore presque de sang-froid, on accepte l’invitation d’un confrère à banqueter chez lui à martigny-bourg
il fait nuit noir et c’est presque le lendemain quand on décide de lever l’ancre
« on va quand même pas se mettre de nuit » que dit le gérald
alors départ… fin ronds comme des boulons
on cale la ligne blanche entre les phares de la bagnole, bien dans l’axe
on braille, c’est l’euphorie, on est les rois du vignoble
mais la route est longue…
il fait soif !
alors quand apparaît le panneau
st-saphorin on hésite pas
on grimpe dans le village jusqu’à l’auberge de l’onde, juste pour s’en jeter un dernier
on croit voir qu’il y a de la lumière à la cuisine
et à la pinte ça pourrait bien être aussi un peu allumé
pas comme eux qui sont bourrés, bruyants et complètement allumés !
la jeune fille au service à la pinte a la clé à la main pour coter la porte d’entrée
elle n’en a pas le temps
nos gaillards poussent déjà la porte et se précipitent tant bien que mal dans la pinte
à voir la tête de la jeune fille ils comprennent tout de suite qu’ils ne sont pas forcément les bienvenus
ayant entendu le boucan fait par ces sauvages, entre alors la ginette la sommeillère qui se pointe dans l’entrebâillement de la porte
elle, qui se visait déjà son lit douillet, a «l’œil noire comme un oeil de doge [3] »
souliers noirs, bas noirs, jupe noire, bourse noire couverte par un petit tablier blanc, blouse blanche qui retient un bourrelet tout autour de la taille sur lequel repose une énorme poitrine dont la blouse entre-ouverte laisse apparaître deux début de sphères blanches séparées par la vallée des seins où se prélasse à plat un crucifix doré
tout ça occupe presque tout l’espace de l’encadrement de la porte de la pinte
avec un ton qui trahit la contrariété « c’est non ! » qu’elle dit avec autorité
en voilà une qui sait parler aux hommes !
nos gaillards sont prêts à toutes les bassesses et même à se jeter à ses genoux pour boire un demi bien frais
la dame ronde du haut en bas, la soixantaine bien remplie, pousse une bouélée : « des solides comme vous, un demi ? c’est pas sérieux, allez allez donc
c’est un litre ou vous me foutez le camp ! tonnerre des îles ! »
et elle se dirige vers le comptoir, pose six verres sur un plateau et une grande bouteille de st saphorin d’un litre « qualité bouteille »
ils en ont bu deux… certes avec son aide
ils sont rentrés à plat ventre
et aucun d’eux n’a répondu aux sollicitations charnelles de la dame qui se sentait un peu seule pour rentrer par ce jour de grand froid…
t’as pas cent balles
l’albert un bon ami de l’henri a hérité une magnifique maison vigneronne à chatagny avec une petite vigne attenante à la propriété
elle est pas bien grande, moins grande qu’un hectare
il n’était pas vigneron lui-même et il avait quelqu’un qui s’occupait de la vigne et du vin
mais l’albert aimait bien mettre son vin en bouteille
alors chaque année avec quelques copains de la ville et du village, ils se retrouvaient chez l’albert pour la mise en bouteille et savourer le repas préparé par madame albert qui est un cordon bleu hors pair
donc le jour choisi voilà nos cinq copains occupés aux manœuvres nécessaires autour de la machine à embouteiller qu’avait apportée l’henri le jour d’avant et installée
en fin d’après-midi
les cinq mille bouteilles toute contentes de pouvoir se coucher laissent souffler nos gaillards après qu’ils aient nettoyé la machine et putzé l’endroit
attablés autour de la table ronde au fond de la cave, les amis commencent par se rincer le gosier
alors que les heures s’égrainent et que les bouteilles se vident l’henri remarque que ce n’est pas lui qui branle mais bien la table
le jour avant il avait été à la banque chercher des sous, sous forme de papiers qu’il avait glissés dans sa poche de salopette au lieu d’aller à la poste directement pour régler une facture
se tâtant les poches pour y trouver un bout de papier comme ceux qui sont attachés à son petit carnet où il marque tout ce qu’il doit oublier
sa main attrape des bouts de papier qu’il plie en quatre et les coince sous le pied de la table qui enfin ne branle plus
on peut continuer à boire tranquille jusqu’à point d’heure
il est alors temps de se réduire
on se sépare en se disant à l’année prochaine et l’henri de dire qu’il reviendra demain pour chercher sa machine
le lendemain, le plafond un peu bas, l’henri retrouve l’albert avec un tuyau à la main dont l’eau s’écoule sur le sol en emportant les résidus de la mise en bouteilles
avec un sourire à lui décrocher la mâchoire il tend à l’henri quatre bouts de papier bien repassés mais encore humides
« tiens dit-il je crois que c’est à toi ! »
et l’henri de se souvenir de la table qui branlait…
un coup de pioche empoissoné
on est à fin août
la date des vendanges a été arrêtée
on prépare le pressoir, on putze les caissettes, on vérifie les bretelles des caquolets, on aiguise et on huile les petites cisailles
le raisin jaunit tranquillement
assis sur le banc de pierre devant sa maison, la casquette en avant sur les yeux, le gaston caresse son chien qui ne semble pas dans son assiette
il est tout flapi
au village, les mauvaises langues disent qu’il aime mieux son chien que sa femme à qui il doit tout, surtout ses vignes et sa maison
mais il s’en fout le gaston de ce que disent les gens
il aime son chien qui le lui rend bien et surtout qui ne lui fait jamais de remarques surtout quand il remonte de la cave
la journée se termine quand jean rosset se couche
le lendemain à l’aube, le chien tremble comme une feuille à l’automne sur le vieux noyer devant la maison
ni une ni deux le gaston embarque son chien chez le vétérinaire qui lui annonce sans ménagement que son chien est foutu
refusant ce verdict, le gaston bondit dans sa voiture et fonce sur berne à l’hôpital des animaux
on lui annonce que son chien a été empoisonné
l’équipe médicale le sauve et le gaston qui respire
on lui apprend que son chien a mangé du chat qui lui avait mangé des oiseaux qui ont été empoissonnés certainement avec des graines de céréales trempées dans du poison
le gaston voit rouge et rentre pied au plancher au village
il a déjà sa petite idée sur qui a pu faire ce forfait
dans les cuisines et les caves du village on parle de l’hector et de sa femme la zonzon
lui un piètre vigneron qui fait honte à la profession, et elle, une mégère qui ferait pâlirent de honte
« les erinyes [4]»
on sait qu’ils répandent des graines avant les vendanges
tout ça parce que les merles, moineaux ou autres étourneaux regardaient d’un peu trop près les beaux raisins bien mûrs
le gaston est un gaillard sympa et gentil, au physique de déménageur, mais c’est pas un poète
il a des mains d’étrangleur et quand il pète un câble t’as pas intérêt à en être la cause
il se précipite dans les vignes à l’hector et trouve quelques graines suspectes
du coup il téléphone aux gendarmes qui rappliquent aussitôt
ceux-ci prélèvent quelques graines pour les faire analyser
le verdict tombe comme une pomme pourrie de l’arbre
le gaston n’en croit pas ses oreilles et fonce chez l’hector
ce dernier le voyant arriver se barricade avec sa zonzon dans leur maison
à coups de pied et à coups de poing dans la porte
le gaston leur gueule dessus
« sortez bande de lâches, venez vous expliquez, bande de poules mouillées »
les deux à l’intérieur sont morts de peur
la zonzon appelle les gendarmes en leur demandant de venir tout de suite car on veut les tuer !
quand ceux-ci arrivent, ils voient le gaston qui attaque les porte-fenêtres de la cuisine avec une pioche
un peu plus tard, le calme est revenu et le gaston est rentré chez lui
on dit que les deux empoisonneurs ont dû payer pour leur crime une somme rondelette à l’Hôpital de Lavaux
de son côté, le gaston a affiché le forfait des deux malins au ban communal
de plus l’hector et la zonzon possède une petite vigne qui se trouve juste derrière la maison du gastonet qui n’est accessible qu’en passant dans la petite ruelle privée qui passe entre la cave et la maison du gaston
le gaston a ajouté sur son affiche qu’il interdisait le passage dans sa ruelle sous peine de se faire casser la gueule
terrorisés, les deux malins ont vendu leur petite vigne à la femme du gaston
on connaît pas le prix de la transaction mais certainement pas cher
l’année suivante, les deux toujours malins, très à l’aise financièrement, ont décidé de construire une maison sur leur terrain qui est à côté de la leur, pour faire comme les riches : pour faire fructifier leur argent en louant celle-ci un bon prix
quand cette maison est construite et prête à louer, de rudes gaillards bien attentionnés au village ont publié une annonce dans le journal local :
samedi et dimanche
portes ouvertes
à louer belle maison
pour une petite famille
avec trois chambres, jardin potager, verger, terrasse ombragée et vue sur le lac
loyer très raisonnable à discuter
les deux malins qui ne supportaient pas la moindre intrusion sur leurs propriétés, cherchent toujours les auteurs de cette annonce
il faut dire qu’une foule considérable à assiéger la maison pour la visiter …
à la première heure le samedi matin, les deux malins eux se sont enfuis du village !
un feu rouge d’enfer
à une époque où on était encore pratique, il était d’usage de brûler les sarments et les souches taillées dans les vignes
comme le voisin de vigne avait arraché la sienne et laissait reposer la terre durant une année,
on lui demandait alors l’autorisation de brûler ses bois sur son terrain ainsi mis à nu
on faisait un beau et gros feu de joie avec de la belle fumée balayée par la bise bien fraîche qui soufflait jusqu’au lac
à la fin des flammes, quand il y avait un beau tas de braises, on glissait un saucisson bien emballé dans un journal mouillé et enroulé dans une feuille d’alu
des fois un lapin farci faisait aussi bien l’affaire…
au tour du foyer on trinque on mange on refait le monde
les bouchons pètent de plus belle, santé les amis !
et le voisin de vigne, qui est de la partie, est venu avec un corbeillon plein de bouteilles
un jour, lors de la taille de sa vigne voisine de celle de l’andré, l’henri, qui a obtenu le feu vert de son ami voisin, y met le feu à ses sarments qui deviennent vite un feu rouge comme l’enfer
la fourche à la main pour rassembler les sarments récalcitrant, l’henri surveille le saucisson qui pourrait s’échapper
arrive sur le fait la zonzon avec l’hector qui lui sert aussi de mari
ce sont les malins d’avant et, comme on dit dans le village, ils n’ont pas inventé l’eau chaude
« alors ? qu’il me dit l’hector, tu brûles tes sarments sur la vigne à l’andré ? tu lui as bien demandé la permission à l’andré ? »
« ben non » que l’henri répond au gros malin
« c’est pas dans mes habitudes de demander,
je fais comme je veux, comme si c’était chez moi ! »
l’hector se tourne vers sa zonzon et lui dit assez fort pour que l’henri l’entende : « tu te rends compte, t’as entendu hein zonzon ? l’henri i’brûle ses sarments sur le vigne à l’andré sans sa permission !
je t’jure que quand il le saura, l’andré va lui casser la gueule et ce sera bien fait
l’henri se rend pas compte à qui il a à faire le pauvre ! »
puis, écarlate comme le feu, il se tourne vers l’henri et lui hurle dessus « si c’était ma vigne, tu ferais la même chose, sans me demander ? »
et l’henri de lui répondre « bien sûr que je ferais de même, tu crois quoi ! »
« alors là, qu’il répond, si tu fais ça chez moi c’est la guerre ! » qu’il dit l’hector
satisfait de son effet, l’hector dit à sa grande et grosse zonzon « écoute voir zonzon, ce matin j’ai vu l’andré partir en livraison avec le camion
il a de la chance l’henri peut-être que l’andré ne saura rien de ça ! »
les deux malins s’en vont à la maison qui est à cent mètres de là, en se retournant de temps en temps, en branlant la tête en imaginant déjà l’henri pendu au cerisier de l’andré !
sur ce, la cloche du village appelle à la soupe
l’henri, content du tour qu’il a joué aux deux corniauds avinés de leur mauvais vin, rentre à la maison goûter à la bonne soupe de claire, son épouse
le soir, alors que l’henri rit toujours du mauvais tour qu’il a joué, le téléphone sonne
c’est l’andré
il a reçu un appel de l’hector qui lui a redzipété ce qui s’était passé ce matin, qu’il avait vu l’henri brûler ses sarments sur sa vigne sans son autorisation … que ces vignerons sans vergogne méritaient la justice de paix et que ça l’étonnait pas de la part d’henri ce gros malhonnête et sans gêne ! »
le temps de traverser la rue qui sépare leur maison, l’henri et l’andré trinquaient à la santé de ces deux gros cons !
quelques jours plus tard, l’henri croise l’hector et sa grande et grosse zonzon, écarlates de bêtise et de méchanceté
ça lui donne l’impression de croiser un couple de sangliers dans la forêts de gourze ! grognements compris et mufle bas
et l’henri, bien sûr discrètement mais sûrement, goguenard !
au village, on dit de l’hector et de la zonzon que c’est leur imbécillité et leur stupidité qui les ont étouffés
c’est pour ça qu’ils n’ont pas réussi à aller jusqu’à l’avs !
le bateau a sifflé
c’est une de ces froides journées de décembre
une, où le régent se lèvent avant le vigneron
une, où la brume te glace les os
une, où le facteur changerait bien de métier
une, où à chatagny juste au-dessus d’aran, le louis est déjà debout
il a décidé que ce serait une grosse journée,
une toute grosse journée de minage [5]
on a sorti la grosse charrue à un versoir une plumettaz de bex avec son treuil et le câble de la même marque
c’est un gros boulot
l’après-midi d’avant, on a amené sur place le treuil avec la pioche, les fossoirs, la barre à mine, la grosse chaîne pour arrimer le treuil, la benzine et l’huile pour le câble
tout ce fourbi est très lourd
à la cuisine, où l’estelle la femme du louis prépare le lapin à la moutarde, on boit le café
on est fin prêt
on attend que le jour se lève
il y a daniel le fils dit nino, le paul un voisin, le jean, un montagnard qui passe l’hiver au village en attendant la belle saison pour aller du côté de la dent de vaulion où il taquine la tétine des simmental de la côte pour du lait à vacherin, et bien sûr l’henri
aux premières claretés, on quitte la tiédeur de la cuisine et les premières odeurs de grillade
on descend l’escalier qui nous mène dehors et on part à l’escalade de celui qui monte droit derrière la maison, raide comme la justice de berne, jusqu’au charmus que louis appelle « sous les piles » en forte pente et de grosse terre argileuse « une terre à chasselas » qu’il dit d’une voix caverneuse
louis est un gaillard massif et imposant, rebelle au cœur d’or, qui porte bien ses septante ans et supporte trois « rio 6 » par jour,[6]
et aussi la même quantité de bouteilles de vin pour sa consommation journalière
à l’inverse de son physique, le louis a l’esprit fin et l’amitié sûre
dans la hotte en osier qui l’accompagne tous les jours, les bouteilles s’entrechoquent et laissent échapper un joli tintement qui marque chaque pas
il y a aussi un grand tuyau en carton qui dépasse de sa hotte, ce qui intrigue la compagnie « eh ! louis qu’est-ce que tu fabriques avec ce tuyau ? »
« c’est mon affaire » qu’il répond aussi sec
on est à pied d’œuvre
nino tire violemment la cordelette qui démarre le moteur
le treuil tousse un peu, ça fume, au bout d’un moment le ralenti tient le coup
tout le monde est à son poste
il fait froid
on a la goutte au nez, quand enfin on démarre
on y voit pas à dix mètres, alors on y va à la voix
il y a celui qui est au treuil, celui qui guide la charrue, celui qui règle l’épaisseur de la terre à tourner en deux ou trois passages, il y a les deux qui sont aux fossoirs, un qui creuse l’entrée avant le départ de la charrue et celui qui finit le boulot devant le treuil à l’arrivée de la charrue
il y a du sport car après chaque passage, on déplace le treuil de cent kilos, de quelque vingt-cinq centimètres sur la droite, et tout ça devant chaque ligne de ceps
après un bon moment de boulot, de « lutte » comme dit louis,
le brouillard descend dans la vigne
on y voit plus à cinq mètres
tout à coup, en plein effort, le moteur crève d’un coup….
…c’est là que ça se passe
du grand louis
dans la peufe en bas dessous, le louis qui crève de soif depuis un bon moment, sort son tuyau de la hotte qu’il a déposée par terre
et il souffle dedans, à s’en faire péter les amygdales,
…et nous, autour du treuil, on entend un long bruit qui ressemble à celui de la corne de brume des bateaux de la cégéenne
« la bateau a sifflé » qu’il dit le louis,
il est temps d’accoster à l’apéro !
silence : on sulfate !
c’est comme une fois du côté de riez prospérait une solide équipe de vignerons en fin de carrière et qui n’avaient peur de rien… sinon du boulot
je les ai bien connus
donc il y avait le paul, le môôrice, le robert
avant le lever de jean rosset, ils avaient l’habitude de s’enfiler chacun un topette de blanc derrière la cravate
ensuite, quand ils avaient bien vérifier qu’elle était bien vide, ils sautaient sur leur tracasset et plein pot en direction des vignes
sûrs et certains que leurs bourgeoises respectives ne savaient rien de leurs feintes…
car en l’état, ils n’étaient pas très performants
mais bon, la vigne n’est-elle pas une plante sauvage qui se débrouille très bien tout seule ?
on dirait bien qu’ils avaient inventé la culture bio avant l’heure !?
toujours est-il quand il fallait sulfater ils devaient bien y aller personnellement tout seul
cela était bien nécessaire pour ramener un peu de beaux raisins jaunes au pressoir lors de la prochaine vendange
tête écarlate, souffle court frisant l’apoplexie, courbés par l’atomiseur de trente kilos sur le dos il fallait bien y aller face à la pente abrupte sans rien pour se retenir
un vrai calvaire
mais bon quand il faut y aller, il faut y aller même si tu la rotes, le vin n’en sera que meilleur !
et puis un jour, la bonne nouvelle
nos rudes gaillards apprennent par la julie qu’on peut utiliser un hélicoptère pour sulfater les vignes
un vrai miracle, cadeau du ciel
et si la julie le dit c’est que c’est vrai !
alors le maurice de s’exclamer « dès maintenant je crois en Dieu ! »
quand le robert répond « je fais péter un bouchon de mon 45, il m’en reste que deux »
et le paul d’ajouter « j’arrête de boire ! »
les deux 45 éclusées comme quelques autres, nos trois copains se retrouvent le lendemain pas vraiment remis de leur gonflée comme convenu chez le « petit louis » la pinte du village pour fêter le premier sulfatage par hélicoptère
ils ont tous les trois mis leur tenue du dimanche, chemise blanche, nœud de cravatte et souliers vernis
il est onze heures
c’est l’heure des quatre chiffres !
« eh petit louis ! lance le maurice, une topette de dézaley
du vieux, ton meilleur et sors les verres à pied, c’est du sérieux ! »
les verres sont pleins
les trois pas encore mais ça ne saurait tarder
les verres teintent, les topettes se suivent
c’est grandiose, vive nous, vive le lavaux, vive le major davel !
c’est à ce moment-là que madame « petit louis » les voit rasés de frais et en grande tenue
étonnée et surprise car elle ne les a jamais vus ainsi habillés, elle leur demande « mais qu’est-ce que vous foutimassez là comme ça ? »
et les trois de répondre en un seul cœur : « aujourd’hui, on sulfate ! »
une cloche sonne, sonne…
digue dingue dong
digue dingue dong
mais il n’y a pas de train qui passe ici en haut !
et il n’y a pas de passage à niveau non plus
c’est quoi ce boucan ?
c’est comme une fois, il y a longtemps
à cully,
toto le jardinier commence très tôt sa journée de travail avec une poignée de copains du coin bien vaudois en arrosant le lever du jour avec un verre de blanc
beaucoup de verres de blanc
juste derrière le village il y a une grande capite entre vignes et légumes
l’endroit est tranquille et charmant
trop tranquille se dit le claudi un ami électricien qui participe au lever du jour
ce dernier a travaillé sur le chantier de la suppression du passage à niveau du train cff entre cully et la halte d’épesses
pour annoncer les trains il y avait une cloche qui ressemblait à un énorme champignon avec un grand pied surmonté d’un cylindre coiffé d’une demi sphère
le tout peint en gris et mesurant quelque deux mètres cinquante
durant de très nombreuses années, comme ces collègues réparties tout au long de voies cff où il y avait un passage à niveau, elles annonçaient avec enthousiasme l’arrivée des trains
son digue dingue dong était entendu à plus de trois cents mètres à la ronde
le claudi a récupéré celle du passage à niveau entre cully et la halte d’épesses et l’a installée dans la grande capite entre vignes et légumes derrière le village
et le claudi en bon électricien l’a aussi branchée
et il y a ajouté un petit gadget : un bouton relié à l’installation et posé au milieu de la table
chaque fois qu’on tire un bouchon, un pouce agile et néanmoins autoritaire appuie sur le bouton
le digue dingue dong tout aussi autoritaire et bruyant résonne s’entend dans tout cully jusqu’à chenaux
à cully et à chenaux chez les vignerons on riait surtout le dimanche matin
mais dans les salons feutrés des villas des banlieusards on riait moins
on n’exultait pas, mais pas du tout, on maugréait cette cloche et ces irrespectueux
alors le syndic de cully a pris la plume :
« citoyens, stop !
tout a une fin
continuez avec le vin
espérez encore, mais en vain
de faire teinter la cloche au timbre cristalin ! »
à la poupée qui tousse
on est en 1976, un dimanche
la récolte est rentrée, une toute belle et bien généreuse
une très belle chose, ancienne et cajolée comme une déesse qui en faisait rêver plus d’un !
son propriétaire l’aimait et la soignait de telle façon que sa bourgeoise en était jalouse
il était vigneron au dézaley et exploitait le domaine, depuis très longtemps dans la famille
il était donc à l’abri du besoin
ce soir-là, il décide de fêter la fin des vendanges avec quelques amis à la capitale
il met ses beaux habits et va chercher la très belle chose, ancienne et cajolée comme une déesse qui en faisait rêver plus d’un : sa jaguar mark 2 de couleur blanche
dans la capitale, avec ses amis, ils ont choisi de prolonger la soirée dans un club distingué la poupée qui tousse
le whisky coule à flot dans la nuit
on rigole, on est heureux, on est un peu beaucoup bourré
vient l’heure de se réduire
il pense alors qu’il est venu avec sa jag et qu’il doit la rentrer
il aurait pas dû venir avec
il s’avance et vérifie l’espace qu’il reste à l’arrière, devant l’autre voiture
il voit que l’avant de la coccinelle et tout près mais que cela devrait le faire
il recule
mais sa jag est capricieuse
elle est heureuse de rentrer alors elle saute de joie, un peu trop et enfourche le pare-choc de la coccinelle formé d’une grande barre de couleur
gris-acier avec deux pénons qui se crochent sous son pare-choc
merde ! qu’il se dit tout haut en constatant la situation
il met la première et démarre
mais l’insecte reste accroché
il sort de sa jag au même moment où un fenêtre s’ouvre à l’étage au-dessus
le jour se pointe et le citoyen à la fenêtre lui dit : « t’es bien pris mon pote ! attends, j’appelle mon fils qui est de piquet, il est lieutenant de police à lausanne ! »
pas très rassuré, notre vigneron du dézaley accepte
arrive alors le lieutenant qui lui propose de soulever la jag pour libérer ainsi la coccinelle
une fois la chose faite, le lieutenant s’approche du vigneron et lui dit de rentrer chez lui …en voiture, mais directement et d’appeler ce matin encore le propriétaire de la coccinelle et de prendre tous les dégâts des deux voitures à sa charge
« promis » qu’il répond le vigneron et tout content de renter chez lui
à huit heures il appelle le propriétaire de la coccinelle
une voix endormie qu’on dirait celle d’un type qui a fait la fête toute la nuit répond au bout de la sixième sonnerie
« à l’eau ? »
le vigneron prend l’initiative et lui annonce :
« c’est albert pochon vigneron à dézaley à l’appareil…
hier soir j’étais au bar de la poupée qui tousse »
« moi aussi » qu’il entend comme réponse
il continue : « j’avais parqué ma jag devant le bar… »
« moi aussi mais c’était une coccinelle » que lui coupe le type qui a une voix endormie qu’on dirait celle d’un type qui a fait la fête toute la nuit
« ouaih, mais j’ai abîmé votre voiture en partant… »
« moi aussi » que lui assure le conducteur de la coccinelle
et de continuer « je prends tous les frais à mon charge et vous prie d’excuser cet incident, je ne me rappelle plus ce qui s’est passé en sortant du bar, j’étais complètement fait, c’est seulement ce matin en partant au travail que ma femme m’a dit que ma voiture était abîmée !»
« écoutez-moi s’il vous plaît, le coupe le pochon en élevant un peu la voix, c’est moi en quittant le bar avant vous que j’ai accroché le pare-choc de votre voiture ! »
deux jours plus tard, après que le vigneron ait confirmé régler tous les frais de carrosserie de la coccinelle, ils décident de se retrouver au restaurant au raisin à cully
afin de faire mieux connaissance
un peu jaloux de leurs voitures qui ont pu le faire avant eux
ils rient de bon cœur de leurs aventures qu’ils arrosent copieusement
« et tu sais albert -c’est le vigneron- lui dit l’emile tout bas -c’est le coccinelliste- à un moment au bar j’ai bousculé un type qui a reçu tout son whisky sur sa cravate
heureusement que je suis un bon client du bar, sinon je me faisais sortir et c’est moi qui aurait accroché ta jag ! »
« alors là ! s’exclame l’albert
je suis d’accord de payer les frais de réparation de ta bagnole et le repas, mais en tout cas pas la rincette !
la rincette c’est pour toi emile …et pour ma cravate ! »
la capite mermetus, le 20 juillet 2023
henri chollet

L’avocat des cépages oubliés
Artiste à ses heures, ce vigneron d’Aran-Villette a aussi une âme d’archéologue: il a relancé le plant robert et la mondeuse noire, spécialités emblématiques qui avaient disparu de la région.
Dans une autre vie, il aurait pu être artiste-peintre. Dessinateur en bâtiment devenu vigneron-encaveur par goût du travail de la terre, il dessine depuis 30 ans les étiquettes des vins du domaine Dugrabe, propriété de la famille depuis 1825. Ses aquarelles des vignes de Lavaux et du Léman, ses mouettes à la façon Hugo Pratt, et son logo stylisé qui met en scène un vigneron en train de trinquer font partie de l’image de marque de la maison.
Touche-à-tout plein de vitalité, l’artiste de Montagny aurait aussi pu être archéologue. Depuis qu’il a repris le domaine familial, au milieu des années 2000, il a participé de très près au sauvetage de deux vestiges du patrimoine vini-viticole de Lavaux, le plant robert et la mondeuse noire.
Installé dans la fraîcheur de son caveau, Henri Chollet se replonge avec plaisir dans ce passé épique. «Le plant robert, en 1975, personne ne savait ce que c’était. Je l’ai découvert chez Robert Monnier, vigneron à Cully, qui l’a sauvé de la disparition. J’ai décidé d’en planter à mon tour. D’abord, cette variété locale de gamay est le seul cépage rouge propre à Lavaux. Et quand c’est bien fait, cela donne des vins superbes.»
La valorisation de ce morceau de patrimoine local, qui couvre aujourd’hui 7 hectares sur les appellations Lutry, Villette, Chardonne et Epesses, ne s’est pas improvisée en quelques semaines. Avec l’appui de la station de recherche en production végétale de Changins, Henri Chollet a lancé un ambitieux programme de sélection massale [7] pour retenir les variétés les plus qualitatives. «L’idée était de redonner de la matière, de la concentration avec une bonne allonge et de la persistance en bouche pour se différencier du gamay et régater avec les cornalins et les humagnes rouges valaisans, souligne le vigneron. Je crois qu’on y est parvenu.»
Ce travail de fond s’est poursuivi en avril 2002 avec la création d’une association dédiée au plant robert, appelé aussi plant robez ou plant robaz. Avec Blaise Duboux, d’Epesses, et Jean-François Potterat, de Cully, Henri Chollet a défini un cahier des charges qualitatif très précis. Une commission de dégustation siège chaque année pour noter les vins des différents producteurs avec l’octroi d’un label de qualité pour ceux qui dépassent 80 points. «Ce n’est pas une amicale à la vaudoise», rigole le principal producteur de plant robert, avec environ 9000 bouteilles par an.
Toujours en quête de nouveauté – il est membre d’Arte Vitis, association qui réunit les domaines vaudois novateurs – Henri Chollet s’est également démené pour relancer la mondeuse noire. Originaire de Savoie, ce cépage rustique avait été interdit en 1956 car jugé trop tardif. Henri Chollet l’a relancé en 1985 sur ses parcelles les plus chaudes en attendant patiemment la maturité phénolique, parfois jusqu’en novembre. Une réussite réitérée en 2003 avec la plantation d’un autre cépage montagnard, l’altesse ou roussette-de-savoie.
Pierre-Emmanuel Buss le Temps vendredi 16 juillet 2010
[1] petits gobelets en verre d’une contenance d’un décilitre environ verre de cave utilisé depuis le 19e siècle, le petit gobelet vaudois est employé à l’origine par le vigneron pour goûter son vin
[2] expression familière qui signifie que tous les sens sont en éveil
[3] vers tiré de « la Venoge » de Gilles
[4] la mégère, cette figure qui désigne une femme méchante et hargneuse, hante nos imaginaires.
au théâtre, au cinéma ou dans les contes… mais aussi dans nos rapports familiaux. Issue de la mythologie, elle a survécu jusqu’à aujourd’hui sans jamais trouver d’équivalent masculin dans la mythologie grecque, la mégère fait partie des déesses infernales appelées les Érinyes, assimilées aux Furies chez les Romain·es.
[5] Minage. Après les vendanges, les vignes trop âgées sont arrachées. Le sol est travaillé (labouré ou bêché) afin d’éliminer les racines et les ceps cassés lors de l’arrachage. La mise en place des installations de soutien et la plantation des nouveaux ceps se font au printemps suivant.
[6] Le petit cigare RIO 6 est fabriqué à partir d’un grand nombre de tabacs d’Amérique centrale, du Brésil et d’Indonésie, et est enveloppé dans une cape naturelle de qualité élevée. Le résultat est une expérience de fumage douce, appréciée aussi bien par les connaisseurs que par les débutants. il est fabriqué par la maison villiger
[7] La sélection massale consiste à repérer des parcelles âgées pour sélectionner des souches parmi une même variété présentant une diversité variétale intéressante (les plus beaux plants de vignes des meilleures parcelles par exemple) puis à prélever des fragments de sarment et les multiplier, pour ensuite les replanter.

