une histoire presque vraie… imaginée par jissé

1 les gens
la mère raisin et l’adrien son mari sont propriétaires de l’épicerie et de la vigne «devant la maison»
la marie est la petite-fille de la mère raisin
l’edmon est le fils du jules pache qui a épousé la germaine
le jules pache est vigneron et propriétaire du «domaine de la grosse pierre»
le marcel est le fils du françois, tâcheron chez le père pérusset 
l’albert pochion est le directeur de l’agence du village de «la caisse des dépôts et des retraits» … et son seul employé
le françois-edmond est le fils de la marie et du marcel
le père pérusset est propétaire du «domaine de la source» et le père de jonas, vigneron expatrié en australie
maître joly est le notaire, joueur de carte et copain du jules
le françois est le facteur, tout simplement
le firmin est l’ancien régent, joueur de carte et copain du jules
la lulu est la serveuse de «chez alice»
«jean rosset» c’est ainsi qu’on appelle le soleil dans ce pays
«la julie» est le principal journal du canton, il s’appelait avant «feuille d’avis de lausanne» ou simplement «la feuille» et aujourd’hui «24heures»

2 le village
cette histoire se passe dans un de ces petits villages agrippé à la pente entre vignes et forêts, en face du lac, et qui est tout en longueur en suivant le relief du terrain pentu
serrées les unes contre les autres ou presque pour ne pas trop empiéter sur les vignes, les maisons sont plantées de chaque côté de la rue principale
«la grand’rue» qu’elle s’appelle comme à la ville 
parfois, il y a une petite ruelle qui sépare deux maisons comme si les gens voulaient bien marquer que depuis la façade c’est chez eux et depuis celle d’en face c’est chez les autres !
vers le milieu de «la grand’rue», les maisons s’écartent pour permettre à «jean rosset» de s’éclaffer sur «la place du village» et de la réchauffer
il y a trois rues dans ce village 
«la grand’rue», la rue principale qui coupe le village en deux
«la rue du lac» en bas dessous du village et qui fait face au lac 
«la rue des vignes» en haut dessus qui sépare le village des vignes
ces deux rues, un peu moins large que «la grand’rue» donnent accès aux caves, aux pressoirs et aux réduits pour le matériel
il y a longtemps, quand les vignerons étaient aussi paysans, elles permettaient d’accéder aux granges et aux écuries pour les vaches et surtout pour les chevaux qui étaient très utilisés dans les vignes car il n’y avait pas encore ces petites machines avec des chenilles et un moteur
«la place du village» est assez grande pour accueillir la terrasse du bistrot «chez alice» avec quelques platanes qui rendent service quand «jean rosset» tape un peu trop fort et la fontaine où les bêtes venaient s’abreuver à l’époque des paysans-vignerons
avant, il y avait des pavés, mais aujourd’hui on l’a goudronnée 
c’est plus pratique pour la poutzer et cela fait moins de bruit quand les machines et les voitures passent dessus
en face de «chez alice» on trouve l’épicerie « chez marguerite raisin »,aujourd’hui «volg» qu’elle s’appelle
à côté, il y a «la maison de commune» qui est surmontée d’un clocher et qui servait aussi d’école, il y a quelques temps encore
aujourd’hui on a dû construire une nouvelle école à la sortie du village avec une salle de gym qui sert aussi de salle des fêtes où les gens du village se retrouvent lors de l’abbaye, la fête des vendanges du village ou pour la soirée annuelle de la fanfare et de la chorale
cette construction a été nécessaire avec l’arrivée de nouveaux villageois qui venaient de la ville ayant préféré la tranquillité d’un village à l’agitation de la ville
la maison de commune a des façades en pierres apparentes d’un gris clair avec plein de petites facettes 
elles ont été taillées mais pas polies et on voit encore les coup de ciseaux des tailleurs de pierre 
des cadres épais en pierre de taille jaune entourent les fenêtres à croisillons en bois brun
sur les rebords il y a plein de géraniums multicolores
ceux-ci lui donnent un certain faste, un air de fête, une belle élégance et en font la plus belle demeure de la place et du village, même si les autres maisons ont aussi des fleurs à leurs fenêtres
tu accèdes à «la maison de commune» en empruntant quelques marches, un peu usée au centre, jusque sur le perron qui fait face à une porte en bois majestueuse avec une grosse plaque dorée qui t’indique ce qu’il y a dedans cette bâtisse
d’autres maisons, dans «la grand’rue» ont aussi un petit escalier avec quelques marches et un perron qui donne sur la porte d’entrée s’ouvrant sur un long couloir sombre qui conduit d’un côté sur la cuisine et de l’autre sur la chambre à manger
cet escalier, qui empêchent les véhicules de se croiser, est bordé par une mince barrière noire que t’as de la peine à serrer dans ta main tellement elle est fine
au fond du couloir il y a l’escalier qui mène aux chambres à coucher
tout le long du couloir, une grande patère faite d’une planche avec des crochets accueille les vestes, les manteaux, les casquettes ou les chapeaux et même des outils ou des cannes
il n’y a pas de trottoir non plus dans «la grand’rue»
en dessous du village, il y a une seule vigne, la vigne «devant la maison» qui n’est pas bien grande
toutes les autres vignes sont au-dessus du village entre «la rue des vignes» et la forêt tout en haut de la dérupe
les gens du dehors qui visitent ce petit village en faisant leur ballade à travers le vignoble, cherchent toujours l’église pour voir à l’intérieur
comme si c’était la chose la plus importante dans un village de vignerons ?
il y a bien un clocher, carré, mais c’est celui de «la maison de commune» qui donne l’heure sur ses quatre côtés et sonne les heures, les demi-heures et les quart d’heures, et en plus quinze minutes avant midi l’heure de la soupe 
il fait aussi office de beffroi le dimanche pour inviter les paroissiens à venir au culte qui se passe dans une des salles de classes de l’ancienne école
pour ce faire, on a enlevé les tables et aligné les chaises
on a placé un drap blanc sur le pupitre du régent qui est posé sur le podium devant le tableau noir qui est aussi caché par un grand drap blanc avec une belle image dessus représentant une dame avec un petit enfant dans ses bras et une grand lumière qui brille au-dessus

3 l’école
il y a quelques années, il n’y avait qu’un régent, le firmin, qui enseignait tous les degrés scolaires aux enfants du village répartis dans deux classes où il allait alternativement
ces deux classes occupaient le rez de «la maison de commune»
la cour de récréation était à l’arrière et donnait sur «la rue des vignes»
elle était entourée de hautes barrières en fer noir qui se terminaient par une pointe effrayante
elle servait aussi de salle de gym
deux fois par semaine le régent donnait la gym après la récré, sauf les jours quand il pleuvait
au fond de ce préau, il y avait une petite baraque, comme un réduit, qui faisait office de cagoinces
aujourd’hui, avec l’arrivée de tous ces citadins, et avec la commune d’à côté qui connaît les mêmes problèmes, on a construit une école tout neuve à la sortie du village avec une salle de gym
mais seuls les élèves des deux villages jusqu’à douze ans viennent dans cette école
les plus grands sont embarqués dans le bus scolaire qui les emmène à la ville et les ramène quatre fois par jour
dessous la salle de gym on a profité de construire un parking car les citadins ont souvent deux voitures !
par contre, le culte a toujours lieu à «la maison de commune» dans l’une des salles
on a mis des autocollants sur les vitres des fenêtres qui représentent des vitraux pour faire plus vrai
l’autre salle sert de bureau de vote et de salle pour les réunions du conseil de commune

4 le bistrot « chez alice »
il n’est pas bien grand le bistrot «chez alice»
il a été installé dans une ancienne grange qu’on a transformée en laissant quelques souvenirs comme les portes des mangeoires à cochons dont le fermoir formé d’une longue tige de fer transversale avec une manoille que l’on soulevait pour l’ouvrir sont fixées contre le mur au-dessus des tables
en face, on a fait un grand banc et son dossier avec les pièces de bois de l’étable à vaches qui comportent encore les trous où l’on passait les licoles qui attachaient les bêtes 
contre le mur du fond il y a une vieille fourche en bois, un râteau en bois avec de grandes dents qu’on servait pour les foins, une vieille hotte en osier tressé et un brante en bois de l’époque des vieux et quelques anciens accessoires et outils de la vigne
un vrai musée ! 
mais tout ce fourbi est bien rangé, il n’y a pas d’aguillage 
il y a plusieurs tables en bois, alignées de chaque côté laissant la place au milieu pour le service assuré par la lulu ou par l’alice quand celle-ci a congé
quand tu entres, le parquet grince et ça sent bon l’encaustique
il faut dire que ce sont deux poutz-frau ces deux-là 
quand elles ne passent pas la panosse elles ont toujours un chiffon à la main
on dirait qu’elles font les à fonds tous les jours
partout ça sent bon le propre
au fond il y a le bar avec une grosse caisse enregistreuse couleur bordeaux foncé avec des touches plantées sur le devant qui fait un sacré dredon quand elle fonctionne et une étagère avec des tablards en verre qui supportent les différents verres à boire, posée sur le comptoir qui cache les tiroirs où il y a le frais et les autres bouteilles
contre le mur, il y a un meuble bas avec des tiroirs sur lequel prônent la machine à café avec dessus, sous un linge blanc avec des raies rouges, les tasses qui se chauffent, et à côté le moulin à café avec en-dessous un tiroir avec une barre en bois sur laquelle on frappe violemment le porte-filtre pour libérer les marcs de cafés 
cela commence toujours avec de deux ou trois coups, puis le moulin à café égraine sa litanie si caractéristique et enfin, après avoir placé le porte filtre avec la poudre de café bien serrée sous le percolateur, le café coule enfin dans la tasse
devant le bar, il y a la seule table ronde du bistrot : «la table des menteurs»
les habitués y prennent place à heure fixe, c’est-à-dire dès les quatre chiffres, à 11 heures pour l’apéro du matin ou à 18 heures pour celui du soir
on y débat des affaires du jour, des ragots, des rumeurs, des articles de «la julie»
on y joue aussi aux cartes le samedi en fin d’après-midi
si les discussions sont en général calmes, les plies ne sont pas sans commentaires :
– mais pourquoi t’as coupé ?
– t’aurais pas pu sortir ton nell plus vite ?
– t’as pas oublié les cinq de der ?
– t’es bobet ou quoi, t’avais le buur et t’attends quoi, pour le poser… qu’il roille ?
– mais c’est moi qui tiens du roi, pourquoi tu fous ton nell, t’es un vrai taborniau
– ben quoi… j’ai le nell sec ! t’as qu’à pas retirer atout
tout ça donne lieu à de puissantes bouélées ou à des accusations de frouilles qui s’entendent jusque sur la terrasse du bistrot et ça amuse les clients
et pour finir :
– on vous a foutu une sacrée branlée, hein dit ?
en principe c’est l’ancien régent, le firmin, qui compte les points
des fois, en ramassant la dernière plie il annonce déjà le total des points de chacun sans même compter les cartes une à une :  «nonante-deux avec la der pour nous et pour vous… soixante-cinq» 
c’est qu’il fait des concours
le firminil joue toujours avec le jules 
en face il y a le père pérusset et l’albert pochion comme adversaires
souvent ces deux-là ne touchent pas terre
… alors ils paient la tournée

5 marcel, edmon et marie à l’école 
l’école du village est située à la sortie du village 
elle a été construite à la naissance du marcel
avant, les classes occupaient le rez de «la maison de commune» mais comme la commune s’est agrandie avec l’arrivée de gens de la ville, il a fallu construire une vraie école et même une salle de gym
comme le marcel, l’edmon et la marie sont nés la même année que lui
ils sont dans la même classe à l’école, mais pas dans la même année scolaire car la marie est de la fin de l’année
le marcel et l’edmon sont devenus amis tout de suite
fils de vignerons tous les deux, ils parlent des mêmes choses et très souvent ils doivent aller aider leurs parents à la vigne, pendant que les autres enfants de ceux qui travaillent à la ville s’amusent
la marie les aime bien tous les deux car, comme eux, ses parents habitent le village depuis toujours
son papa est le médecin du village et des alentours
sa maman la secrétaire de la commune quand elle ne travaille pas à l’épicerie
le marcel et l’edmon aussi l’aiment bien la marie
plus tard, quand les deux garçons ont commencé à avoir des poils au menton et la marie de belles formes, ils faisaient des boums et dansaient des slows surtout l’edmon car le marcel était un peu timide 
souvent, ils se voyaient au-dessus du réduit derrière l’épicerie
c’était une ancienne grange
à l’aide d’une échelle, ils montaient au-dessus de l’espace qui servait aux chevaux, aujourd’hui c’est un réduit pour les marchandises de l’épicerie
avec de vieilles caisses en bois, ils ont confectionné une table et des sièges
ils se racontaient leurs petits malheurs, leurs petits plaisirs
ils rigolaient des histoires de l’école ou entendues à la maison
ils mangeaient aussi les chocolats ou les biscuits qu’avait apportés la marie
puis il y a eu l’école de recrue
marie envoyait régulièrement des colis à ces deux amis qu’elle confectionnait de la même façon et avec les mêmes produits de l’épicerie de sa maman
elle leur écrivait la même lettre quoique des fois à l’edmon elle finissait sa lettre par «je t’embrasse» alors qu’au marcel elle écrivait simplement «becs»
mais l’amitié entre marcel et edmon était très forte 
ils parlaient souvent de la marie et de ce qu’ils ressentaient pour elle
marcel travaillait avec son père et apprenait le métier de vignero
edmon le retrouvait des fois le soir en rentrant de la ville où il suivait les cours de l’école de commerce comme l’avait décidé son père
un jour que marcel lui disait toute l’admiration qu’il avait pour lui et ses études, l’edmon lui avoua qu’il était très malheureux que ce n’était pas son choix et qu’il aurait bien voulu, comme lui, devenir vigneron 
et après faire une école d’œnologie…
mais en plus, il lui dit autre chose… un secret… son secret
quand il aura finit son école de commerce et respecté ainsi la volonté de son père, il se tirerait loin, à l’étranger pour apprendre le métier de vigneron
il lui dit qu’il en avait déjà parlé avec le père pérusset dont le fils jonas était en australie et exploitait un grand domaine près de «penfolds»
la réussite de ses examens serait le prétexte de ce voyage 
bien sûr, sans rien dire à ses parents qu’il ne reviendrait pas, en tout cas, pas tout de suite
il voulait prouver à son père qu’il pouvait devenir un bon vigneron
le marcel était à la fois triste et heureux de cette nouvelle 
il se disait aussi que son ami pouvait encore changer d’avis d’autant que son père lui avait dit que le père d’edmon avait demandé à monsieur pochion, le directeur de l’agence du village de «la caisse des dépôts et des retraits» s’il pourrait engager son fils comme employé de commerce après ses examens
l’absence de son ami lui pèserait bien sûr 
mais il n’osait pas s’avouer que si son ami partait à l’autre bout du monde
il aurait enfin la marie pour lui tout seul
l’edmon avait fait une confiance énorme à son ami marcel en lui avouant son secret quelque temps plus tard, l’edmon avait réussi son école de commerce et son père, très fier, annonça à «la table des menteurs» de «chez alice» qu’il avait offert un voyage à l’étranger à son fils pour fêter cette réussite

6 le marcel
c’était un bon garçon, travailleur, timide et honnête
il était un peu plus petit que l’edmon, mais il était robuste et bien bâti
à l’école il était moyen, n’en faisant pas trop, juste ce qu’il fallait pour passer l’année
il n’avait qu’un but dans la vie : être vigneron comme son père 
tout le temps, il ne pensait qu’à ça et il se réjouissait des jours de congé et des vacances pour aller l’aider à la vigne 
le top pour lui c’était les vendanges
c’était l’occasion de boire un petit coup de vin blanc, même que des fois il exagérait sous les encouragements des autres vendangeurs 
et les matins étaient plus dures que d’habitude, surtout en fin de journée
c’est vrai que l’école n’était pas son passe-temps favori mais il y avait la marie et l’edmon 
et ça changeait tout, surtout la marie
Il aimait bien la récré car des fois ils jouaient à la bague d’or et quand c’était l’edmon qui distribuait la bague il savait que c’était la marie qui l’aurait
alors il faignait de ne pas trop savoir où elle se trouvait
après avoir effectué plusieurs tours au milieu des participant-e-s, invariablement il se dirigeait vers la marie qui baissait déjà les yeux pour ne pas rigoler
puis, planter devant elle, il lui demandait, la voix tremblante, «as-tu la bague, marie ?»
quand celle-ci lui disait «avec un doux baiser tu l’auras» il croyait que la terre allait s’ouvrir sous ces pieds, il était aux anges !
c’est à ce moment-là qu’il décida que marie serait sienne…
encore faudrait-il qu’elle accepte…
quand l’edmon fut parti chez les kangourous, la marie lui demanda de le voir, seul, à la remise
il n’en croyait pas ses oreilles
il était impatient et ne pouvait attendre l’heure du rendez-vous
il était déjà là quand la marie arriva
il vit tout de suite à son air qu’elle avait quelque chose de grave à lui annoncer : le départ d’edmon
– mais il est con ou quoi ? qu’est-ce qu’il va foutre chez les kangourous ?
et nous ? on ne compte plus pour lui ?
marcel fit comme s’il était fâché, comme s’il ne savait pas ce que lui racontait la marie et pour la première fois il avait élevé la voix devant elle
elle le calma en lui expliquant pourquoi l’edmon avait décidé de partir et surtout qu’il lui avait promis de revenir
marcel s’apaisa et commença à penser à l’opportunité de cette situation
il avait la place libre, 
il avait le temps de convaincre la marie de lui céder
il vit la tristesse qu’il y avait dans les yeux de la marie
alors il lui dit que, lui, il sera toujours là pour elle, il ne partira pas, il ne l’abandonnerait pas… lui ! jamais !
elle lui sourit et lui claqua un bisou sur la joue
ils se quittèrent là-dessus en jurant de n’en parler à personne, comme le leur avait demandé l’edmon
ils continuèrent à se voir régulièrement malgré l’absence d’edmon
un soir il resta plus tard que d’habitude
et il y eu plusieurs soirs comme cela
ils étaient heureux ensemble
quelques semaines s’écoulèrent 
un soir marie paraissait angoissée, anxieuse
marcel s’en inquiéta
elle lui avoua qu’elle était enceinte
marcel explosa de joie 
la pris dans ses bras et l’embrassa à l’étouffer
il montrait toujours à la marie les lettres qu’il écrivait à l’edmon avant de les envoyer 
celles qu’ils recevaient, ils les lisaient ensemble
cela les faisait se voir très souvent et de plus en plus souvent même s’il n’y avait pas de lettres d’edmon
ils se marièrent sans rien à dire à personne de leur petit secret qui reçut le prénom de marcel-edmond
un jour il dut reprendre le travail de son père françois qui était décédé prématurément
ce dernier lui avait tout appris et avait partagé ses secrets de la vigne avec lui
il put enfin exprimer et montrer ses talents de vigneron qu’il exerçait déjà en exploitant la vigne «devant la maison»avec les conseils de son ami l’edmon
ce dernier, dans ses lettres, lui expliquait deux ou trois choses qu’il mettait surtout en pratique et cela lui réussit 
dans les siennes, il fit part à l’edmon de son bonheur avec marie et surtout avec le petit marcel-edmond dont il lui demanda d’être la parrain ce que ce dernier accepta avec joie
quelque temps plus tard quand l’edmon revint au village et qu’ils se retrouvèrent à l’aéroport, ils prirent le temps de se parler, de leur vie, de leurs projets
marcel annonça à son ami qu’il devait se faire opérer du colon
qu’il était entre de bonnes mains et que cela avait été détecté assez tôt
de son côté, l’edmon lui avoua qu’il pensait revenir au village
il avait dans l’idée de racheter le «domaine de la grosse pierre» à son père
mais quelques temps plus tard, le marcel dut être opéré à nouveau
il avait mis ses affaires en ordre avec l’aide du notaire joly
il écrivit aussi à l’edmon pour l’informé de son état et lui demandait que s’il lui arrivait quelque chose qu’il veille sur la marie et son fils marcel-edmond

7 la marie
elle aimait bien aller à l’école surtout depuis qu’elle avait deux amis : marcel et edmon
elle savait qu’ils l’appréciaient et qu’ils se sentaient bien en sa compagnie
elle partageait aussi leurs sentiments
bien qu’elle ait un petit faible pour l’edmon qui était plus téméraire, plus drôle et plus
optimiste, elle ne savait pas vraiment lequel des deux elle aimait le mieux 
elle était une gentille fille, très appréciée dans le village où tout le monde la connaissait car il la rencontrait très souvent à l’épicerie où elle aidait sa grand-mère et sa mère
des fois, elle apportait leurs commissions aux personnes âgées ou à celles qui ne pouvaient pas se déplacer jusqu’à l’épicerie
ainsi elle leur faisait un brin de causette, elle adorait barjaquer
sa grand-mère, comme sa mère, disait d’elle qu’elle était une vraie batoille !
mais elle était aussi très jolie avec ces quettes blondes et son sourire angélique
tous les garçons du village enviaient le marcel et l’edmon d’avoir ses faveurs
et même ceux qui gaspillaient leur argent de poche à l’épicerie de la mère raisin en achetant un bazoka et tentaient ainsi un bris de causette avec la marie
la marie n’aimait pas leur manière de la reluquer
parfois elle se cachait car elle avait la riguenette à cause de leurs manigances
plus tard , quand elle a eu finit l’école et qu’elle pouvait sortir, c’était toujours avec le marcel et l’edmon
elle était mignonne, même avec son tablier quand elle aidait à l’épicerie
des fois, quand elle faisait une pause et buvait une tasse de thé avec sa mère, elle était pensive, elle rêvait… 
sa mère la tirait de ses rêveries en lui tapotant le bras et en lui demandant ce qui se passait,
si elle était amoureuse…
la marie rougissait et répondait que non, qu’elle avait pas le temps de penser à tout ça…
mais elle ne pouvait pas s’empêcher de songer à ses deux amis 
elle n’avait même pas envie de voir ses copines qui avaient déjà des amoureux
elle préférait aider sa grand-mère et sa maman au magasin
elle ne savait pas lequel elle aimait le plus, lequel elle aimait…

8 l’edmon
l’edmon est le fils unique du jules et de la germaine
il était grand et mince
à l’école, il était premier de classe… facile dans sa classe d’âge la sixième, ils étaient deux ! le marcel et lui 
la marie qui était née à la fin de l’année était dans la classe en dessous, la cinquième
son père était vigneron et exploitait le « domaine de la grosse pierre » qu’il avait hérité de son père qui l’avait reçu de son père et ainsi de suite depuis cinq générations
mais contrairement à son père, lui, ne voulait pas que son fils reprenne le domaine 
– c’est un métier trop dure et trop éprouvant…tu vaux mieux que ça
d’ailleurs, il n’y a plus d’avenir dans ce métier, qu’il lui disait
ainsi décida-t-il très tôt que son fils ferait un autre métier qui rapporte des sous et surtout qui était moins dure 
pourtant son fils ne l’entendait pas de cette oreille
depuis tout petit il aimait être à la vigne avec son père même si celui-ci faisait tout pour l’en dissuader
rien n’y fait
faut dire que l’edmon était têtu comme son père
mais c’est là, dans ce village, qu’il avait son meilleur ami et surtout son amie la marie
à marcel il confiait tous ses secrets et ses peines 
quand celui-ci se plaignait des dures travaux qu’il effectuait à la vigne avec son père il lui disait combien il l’enviait, son père à lui, refusant de lui apprendre le métier
à l’école ils étaient toujours assis l’un à côté de l’autre
quand l’un était malade c’est l’autre qui lui apportait les leçons et en profitait pour raconter ce qui se passait à l’école qui voyait qui, qui jouait avec qui, et surtout tous les redzipètages de ces demoiselles
et ils parlaient de la marie…
le marcel était un peu timide et n’osait pas trop parler avec les filles alors c’est l’edmon qui faisait les rencontres et tenait le crachoir
quand à l’école il jouait à la bague d’or, il s’arrangeait toujours pour donner la bague d’or à la marie
après avoir fait semblant de déposer la bague entre les mains serrées des autres filles de l’école, il se dirigeait toujours vers la marie et lui transmettait ce trésor
il adorait l’instant où la bague bien cachée dans ses deux mains jointes, comme si c’était un portefeuille, il s’avançait vers la marie, la regardant dans les yeux et avec un large sourire déposait délicatement entre ses mains légèrement écartées la bague d’or 
il adorait leur contact, les mains de la marie étaient douces
l’edmon savait qu’il ferait plaisir à son ami et en était très heureux 
mais, en secret, il en pinçait aussi pour la marie et lui aussi aurait bien aimé recevoir un doux baiser
plus tard quand le marcel et l’edmon eurent des poils au menton et la marie prit des formes, ils ne jouaient plus à la bague d’or
Ils allaient ensemble au bal et partageaient les danses avec elle surtout celles où ils pouvaient la serrer un peu fort, la tschuffer et sentir le doux parfum de ses cheveux fraîchement lavés et la pression de ses formes naissantes contre leur poitrine
ils étaient heureux tous les trois
des fois, le soir, ils se retrouvaient rien que les trois 
ils discutaient des petits soucis qu’ils avaient avec leurs parents
un soir l’edmon ne disait rien, il ne faisait qu’écouter
ses amis le questionnèrent
alors, il leur apprit que ses parents avaient décidé qu’il n’apprendrait pas le métier de vigneron mais deviendrait un col blanc en allant à l’école de commerce de la ville
l’edmon leur fit part de son malheur et leur dit qu’il n’avait qu’une envie : se tirer, partir loin
mais sans argent c’était impossible
le petit pécule qu’il gagnait en travaillant la vigne «devant la maison» ne suffirait pas d’autant qu’il dépensait presque tout en achetant des livres sur la viticulture et en cachette des livres sur un pays : l’australie
quand l’edmon réussit l’école de commerce, il appela la marie et lui demanda de la voir seule, ce qu’elle accepta 
elle pressentit qu’il allait se passer quelque chose
ils se rencontraient dans la remise derrière la maison 
ce dernier lui fit part de son projet …un peu fou
ses parents avaient décidé de lui offrir un voyage pour la réussite de ses examens
il avait choisi l’australie car il connaissait quelqu’un là-bas : le fils d’un vigneron du village, jonas le fils pérusset
il y a quelque temps, il avait pris contact avec le père de jonas
ce dernier avait écrit à son fils
aujourd’hui, il a reçu sa réponse et me l’a dite
– Il a accepté !
tu te rends compte je vais enfin pouvoir vivre mon rêve : être vigneron
– mais tu vas partir longtemps ?
– je ne sais pas, marie …
– tu l’as déjà dit à tes parents ?
– non surtout pas, je leur ai juste dit que je partais mais pas que je ne reviendrai pas de sitôt !
mais tu peux le dire à marcel après mon départ demain, j’ai peur de sa réaction si je le lui annonçais moi-même, lui mentit-il pour la première fois
des larmes emplirent les yeux de la marie
– mais… tu m’abandonnes ?
– oh que non marie, tu sais les sentiments que j’ai pour toi, mais là c’est plus fort que moi il faut que je le fasse…
mais je reviendrai ! promis !
elle ne savait pas quoi dire ou répondre 
elle se tourna vers lui planta ses yeux dans les siens et l’embrassa aussi fort qu’elle pouvait en laissant échapper un «je t’aime»
il faisait presque jour quand l’edmon se rhabilla et quitta la marie après un long baiser

9 la vigne « devant la maison »
cette vigne compte quelque cinq cents pieds de chasselas plantés en gobelet
elle appartenait à la mère raisin
aujourd’hui elle est au nom de la marie
elle est la seule vigne en dessous du village et fait face au lac
depuis le haut, depuis «la rue du lac» t’as l’impression qu’elle tombe dans le lac
en fait il y a un grand mur au bout que tu peux pas voir depuis la rue à cause de la vigne qui te le cache 
la vigne produit quelques centaines de bouteilles chaque année
les gens aiment bien ce vin blanc, «la cuvée raisin»
cette vigne était depuis des générations dans la famille du mari de la mère raisin, l’adrien
quand ils se sont mariés, ils ont reçu la vigne «devant la maison» comme cadeau de mariage
l’adrien était tâcheron chez le jules
quand il avait fini sa journée de tâcheron, il devenait vigneron et s’occupait aussi de sa vigne «devant la maison»
il faisait son vin, «la cuvée raisin» qui était vendue à l’épicerie
il était bon, sans plus
à son décès, l’adrien céda la vigne à son épouse marguerite raisin qui demanda au jules de s’en occuper
elle continuera à vendre «la cuvée raisin» dans son épicerie
un jour la mère raisin vit un jeune homme dans sa vigne 
de loin elle ne l’a pas reconnu tout de suite mais quand il s’est approché pour la saluer elle vit que c’était l’edmon, le fils du jules
– c’est mon père qui m’envoie, madame, et m’a demandé de m’occuper de votre vigne
chaque jour, l’edmon passait voir cette vigne, lui parlait, la soignait
edmon en prenait bien soin comme la prunelle de ses yeux 
il y passait tous les jours
il en était fier
c’était sa vigne
bien qu’il ait commencé l’école de commerce, l’edmon s’occupait toujours de la vigne
la mère raisin avait plaisir à voir ce grand échalas dans ses vignes
souvent, elle l’appelait pour prendre une collation
ils discutaient de tout et de rien, des fois de la vigne ou du vin 
un jour, alors qu’il venait de se disputer avec son père au sujet de son avenir, il était très fâché et en rogne il se confia à la mère raisin
c’est ainsi que la mère raisin apprit que son père ne voulait pas qu’il apprenne le métier de vigneron
– mais tu le connais ce métier, tu l’as dans le sang ! je le vois bien que la vigne est bien traitée, lui dit la mère raisin, j’en parlerai avec ton père
– c’est pas ça, mon père dit que c’est un métier trop dure et il veut que je fasse un métier moins pénible où on gagne plus d’argent
mais moi je m’en fous de gagner plus d’argent
il veut que je fasse l’école de commerce !
la mère raisin fut sensible à la tristesse et au désarroi du jeune homme
elle se dit qu’elle pourrait bien faire quelque chose pour lui, elle qui n’a pas eu de fils, et qui aimait bien ce jeune homme
ainsi, après avoir longuement réfléchi et parlé avec sa fille, la maman de la marie, elle décida d’aller voir le notaire joly

10 « la cuvée marie »
d’un côté de la vigne «devant la maison», il y a le ruisseau dont la source est tout en haut dans la forêt et de l’autre côté il y a un pic rocheux qui fait un peu d’ombre jusque sur la place du village quand «jean rosset» va se coucher
il y a toujours de l’eau dans le ruisseau 
même des fois, après un orage ou une semaine de pluie, il charrie tellement de flotte qu’on dirait le rhône, et sa cascade, les chutes du rhin !
le père d’edmon, le jules, écouta la mère raisin
il accepta que son fils continua de s’occuper de la vigne bien qu’il ait commencé l’école de commerce
il savait que celui-ci avait acheté des tas de bouquins sur la vigne et qu’il les connaissait par cœur
d’ailleurs, il voyait bien que ce charmus était bien entretenu et que la vigne était bien soignée
il accepta aussi qu’on change le nom sur les étiquettes, mais lui ne changeait pas pour autant d’idée concernant l’avenir de son fils 
heureuse de ces nouvelles, la mère raisin en parla aussitôt à l’edmon
mais ce dernier ne fut pas d’accord que le vin porte son nom, il préférait «la cuvée marie»
ce qui ravit la mère raisin qui s’était déjà rendu compte de l’intérêt de sa petite fille pour ce jeune et beau garçon 
ainsi on imprima de nouvelles étiquettes pour les bouteilles avec en grosses lettres dorées «cuvée marie» et en dessous en plus petit mais toujours en lettres dorées «chasselas grand cru»
il y avait aussi une image en arrière plan qui représentait la vigne «devant la maiso » et
en dessous en tout petit et en noir «élevé au domaine de la grosse pierre»

11 la promesse
le vin de la vigne «devant la maison», «la cuvée marie» se vendait très bien
la mère raisin était très contente tout comme les clients qui la lui achetaient
quand ils demandaient qui vinifiait son vin, elle était un peu empruntée de dire que c’était le jules 
sur les étiquettes c’était marqué «élevé au domaine de la grosse pierre»
elle était très satisfaite du travail de l’edmon et savait qu’il n’était pas étranger à ce succès
la mère raisin informa la marie que cette vigne sera la sienne quand elle ne sera plus là
mais elle mettait toutefois une condition car elle voulait que cette vigne reste entre de bonnes mains
marie s’en foutait de ces conditions et accepta avec joie 
d’autant que cela lui permettait de voir plus souvent ses amis, le marcel et surtout l’edmon qui venaient souvent ensemble travailler cette vigne 
beaucoup plus tard, quand le marcel était tombé malade et avait dû être opéré plusieurs fois, il mettait ses affaires en ordre
il demanda à la marie de donner la vigne «devant la maison» qui était à son nom propre à leur fils marcel-edmond comme il le faisait lui avec les vignes qu’il avait reçues de son père
elle le lui promit 
en sortant de la chambre de l’hôpital, elle rencontra le médecin qui lui annonça que son mari vivait ses derniers moments
en rentrant, à la maison, très triste et troublée par les paroles du médecin, elle se souvint de sa promesse et du papier qu’elle avait signé chez le notaire joly 
elle ne pourrait pas tenir sa promesse…

12 l’épicerie
l’épicerie se situe au bas d’une vieille maison qui appartenait à la grand mère de marie, la mère raisin comme on l’appelait
sur la devanture, c’était écrit  «épicerie marguerite raisin»
aujourd’hui, c’est la marie, sa petite fille qui l’exploite 
les deux vieilles vitrines ont fait place à une grande devanture toute vitrée avec sur le côté une porte qui s’ouvre tout seule quand tu est devant
sur la façade il y a une enseigne bleue où c’est écrit dessus «volg» en jaune
il y a de la lumière partout et tu peux à peine circuler avec ton chariot entre les étagères tellement elles sont serrées pour mettre un maximum de choses à vendre qui sont utiles et toutes emballées dans du carton ou du plastic
et puis sur le mur du fond une grande étagère avec tout plein de produits frais avec de petites étiquettes qui indiquent d’où viennent les légumes ou les fruits avec le nom du producteur
sur l’autre mur, une étagère, où il fait bon se trouver devant en été car elle est réfrigérée, te propose les produits de la région comme le fromage, la viande, les produits laitiers
sur le meuble qui sert de comptoir, il y a la caisse enregistreuse et un support à journaux avec à côté un autre support plus petit pour la loterie romande et quelques friandises bien emballées
derrière contre le mur il y a une vieille photo dans un cadre qui est toute jaunie 
on y voit la mère raisin devant la devanture de son épicerie
elle avait mis sa robe tablier à petites fleurs qu’elle portait toujours et dans ses bras, elle tenait fièrement sa petite fille, la marie
derrière elle, on distinguait bien l’enseigne «usego» et les deux vitrines qui entouraient les deux portes d’entrées
sur l’une c’était écrit «boucherie» avec une flèche rouge en dessous indiquant qu’il fallait entrer par la porte d’à côté où c’était écrit «épicerie»
quand tu entrais, une vie d’odeurs enivrantes te flattaient le nez 
tu reconnaissais celles des épices, des friandises, du bois, du fumé et plein d’autres choses encore
et puis il y avait une grande caisse en bois clair dont le panneau du dessus était incliné
sur le rebord, une grosse pelle en bois 
à côté, accroché à un clou, une ficelle qui retenait des cornets bruns
marie se revoit demander à sa grand-mère
– ‘y a quoi dans cette grande caisse, grand mère ?
– il y avait… rectifie la mère raisin
il y avait du sel qui venait «des salines de bex»
l’épicerie était un débit de sel officiel autorisé par le canton
les gens ne pouvaient acheter du sel que dans ces débits 
et on le vendait au poids
on remplissait avec cette grande pelle en bois… les cornets là
qu’on détachait de la ficelle qui les maintenait ensemble et qui était accrochée au clou en dessus de la caisse à sel
d’ailleurs , tu vois, le clou est toujours planté là…
puis cela a changé, comme beaucoup de choses…
aujourd’hui n’importe quel magasin peut vendre du sel 
au début, on ne pouvait plus acheter le sel au détail mais seulement dans des cornets blancs de un kilo avec une bande verte avec l’écusson du canton de vaud imprimé dessus
puis il y a eu plusieurs sortes d’emballages et de sel car maintenant le sel vient du monde entier, des montagnes et de la mer
marie aimait bien sa grand-mère et venait régulièrement lui dire bonjour à la sortie de l’école
souvent pour ne pas dire toujours, elle repartait avec une friandise que sa grand-mère prenait dans les grands bocaux transparents qui étaient sur le comptoir à côté de la cage en verre fermée par deux petites portes qui recevait les fromages provenant directement d’une meule qu’elle coupait avec un grand couteau qui avait un manche de chaque côté
une fois c’était un rouleau noir de réglisse, une autre fois une grosse fraise en sucre ou un bois doux
quand tu entrais dans l’épicerie la porte faisait tinter une clochette
alors la mère raisin se levait de sa chaise qui était derrière le comptoir devant le mur où les étagères croulaient sous le poids de boîtes de conserve 
il y avait aussi une pétée de tiroirs de différentes grandeurs avec à chaque fois à côté de la poignée pour les ouvrir un modèle de ce qu’il y avait dedans : des bobbins de fil, des clous, des aiguilles, des boutons, des ferrures, etc
si elle n’était pas sur sa chaise, elle venait de la boucherie en utilisant la porte communicante qui laissait échapper en s’ouvrant une bonne odeur de saucissons, de saucisses ou de lard fumés 
Il n’y avait pas de caisse enregistreuse sur le comptoir mais seulement un grand tiroir dessous dont les bords usés et arrondis étaient témoins de l’activité de cette épicerie 
dedans il y avait une caisse où elle rangeait la monnaie dans de petites encoches différentes selon la grosseur des pièces et les billets dans des cases aux dimensions faites pour chacun d’entre eux
à côté, il y avait des carnets bleus avec des noms dessus, tous différents
ils appartenaient aux familles qui payaient à la fin de chaque semaine ou chaque quinzaine car, à cette époque, les gens étaient payés à la semaine ou à la quinzaine
le «carnet du lait» qu’on l’appelait et il contenait les achats effectués par les familles dont le nom figurait sur chaque carnet et que la mère raisin reportait soigneusement dedans
à côté de la caisse enregistreuse, il y avait une espèce de grosse boîte vert clair avec le dessus arrondi qui était entamé par trois ou quatre grandes roues dentées noires que la mère raisin faisait tourner ce qui correspondait au total des achats
alors sur le devant de cette espèce de grosse boîte vert clair sortaient par des fentes des timbres à coller sur des pages où on avait imprimé des cases correspondant au format des timbres
chaque sorte de timbre équivalait à une petite somme ou partie de somme
quand les pages étaient pleines on recevait une contre-partie en argent ou en marchandise
un bonus avant l’âge !
l’épicerie était toujours ouverte
à côté de la porte il y avait une sonnette
la mère raisin habitait l’appartement au-dessus de la boutique
elle avait aussi un des seuls téléphones du village
quand le bureau de poste était fermé on venait téléphoner chez la mère raisin
ainsi, elle était au courant de tout ce qui se passait dans le village
les dames du village venaient toujours chacune à une heure différente pour connaître les cancans, les ragots et surtout les dernières nouvelles du village qu’elles s’empressaient de redzipéter
il n’y a plus de clochette aujourd’hui à l’entrée
seulement le suintement des portes qui coulissent automatiquement et mettent fin aux rêveries de la marie
– bonjour marie ! comment ça va ce matin, qu’elle entend 

13 le père pérusset
le père pérusset était veuf et avait un fils jonas, son seul enfant
il était le propriétaire du «domaine de la source» qu’il avait hérité de son père et représentait ainsi la sixième génération
quand il était jeune, son père était paysan et vigneron
le domaine comprenait la vigne, des champs et une forêt tout en haut où il y a une source qui a donné son nom au domaine
aujourd’hui, le père pérusset n’exploite plus que la vigne
les champs ont fait place à quelques villas et la forêt appartient maintenant à la commune
il s’est disputé avec son fils jonas sur la manière d’exploiter le domaine
alors ce dernier partit en australie où il devint un vigneron très connu
triste et désemparé par ce départ, le père pérusset engagea françois le père du marcel comme tâcheron
on peut dire que c’est ce dernier qui fait tout le boulot y compris la vinification, même s’ils en discutent ensemble
un jour il fit la connaissance du marcel qui était venu accompagner son père françois
avec le marcel, il y avait aussi un autre jeune homme 
alors qu’ils prenaient une collation sous la tonnelle tous les quatre, discutant de viticulture, de viniculture et d’œnologie, il fut impressionné par les connaissances de ce jeune homme
c’était l’edmon
depuis ce jour-là, l’edmon passe régulièrement chez le père pérusset, en cachette de son père
celui-ci lui apprit les secrets de la viticulture et de la vinification
un jour, l’edmon lui fit part de son désir d’apprendre le métier, mais pas ici, car son père voulait qu’il soit employé de commerce
le père pérusset se dit que ce n’était pas un hasard s’il avait rencontré ce jeune homme et que ce serait une occasion de se rabibocher avec son fils jonas
le soir même il lui écrivait une lettre

14 le prénom edmon
on ne sait pas ce qui s’est passé à l’état civil quand le jules a annoncé la naissance de son fils
toujours est-il que le prénom de celui-ci s’est écrit sans « d » à la fin
à croire que les deux, le jules et le petabosson, avaient bu l’apéro avant et étaient un peu bourrés… un peu beaucoup même !

15 la carte postale
à 11h30, chaque jour de la semaine, comme d’habitude, françois, c’est le facteur, dépose le courrier chez les pache qui habite la maison sur «la place du village» presque à côté de l’épicerie
la germaine s’arrange toujours pour être dans sa cuisine à ce moment-là et voir si le françois s’arrête devant la boîte aux lettres et y dépose autre chose que «la julie», des factures ou des prospectus
elle est à l’affût car elle attend quelque chose qui lui fera chaud au cœur 
des nouvelles de son fils qui, pour la première fois depuis l’école de recrue, a quitté, seul, la maison pour aller faire un voyage à l’autre bout du monde, cadeau de ses parents pour la réussite de son diplôme de l’école de commerce 
aujourd’hui, il y a enfin une carte postale
juste une petite carte postale avec devant une image en couleurs montrant de la terre ocre avec un énorme caillou au milieu de la même couleur et au dos le texte écrit par son fils

bien arrivé
accueil sympa et gentil
bien installé
becs
edmon

ps : maman donne le bonjour pour moi à marie

elle lit à haute voix
ses yeux se remplissent de larmes
elle relit cette carte plusieurs fois pour être bien sûre d’avoir tout lu et tout compris
toute excitée, elle quitte sa cuisine sans se rappeler le repas sur le feu et en laissant un billet sur la table à l’attention de son mari
le jules, son mari, mangera l’assiette du jour «chez alice»
elle court aussitôt à l’épicerie, chez la marie
heureusement, il n’y a personne et la marie comprend immédiatement la précipitation de la germaine
elle tourne tout de suite le petit panneau qui pend sur la porte du magasin sur «fermé», invite la germaine à entrer dans l’arrière boutique et à s’asseoir
sans rien demander elle lui sert un café fort
toute heureuse, la germaine ne lui laisse pas le temps de dire quelque chose
– tu te rends compte marie ! il a écrit et me demande de te passer le bonjour … 
tu vois c’est écrit là, en bas dessous
tu peux pas savoir comme je suis contente et heureuse
marie la regarde avec tendresse et lui dit :
– écoute germaine il faut que je te dise quelque chose qui ne va pas te faire plaisir
c’est un secret que je garde pour moi depuis son départ … 
tu sais le soir où nous nous sommes vus tous les deux comme je te l’ai déjà raconté
ouaih ! ben… je t’ai pas tout dit
alors je vais tout te dire maintenant, mais s’il te plaît, tu ne m’interromps pas c’est déjà assez difficile comme ça
voilà
tu sais qu’edmon n’a jamais aimé l’école et encore moins l’idée de faire des études
– ne m’en parle pas c’était toujours la guerre à la maison et…
– s’il te plaît germaine !
– edmon m’a dit que contre son gré il a obéit à son père et accepté de faire l’école de commerce
il aurait tant voulu être vigneron comme son père, que ce dernier lui apprenne le métier comme son père à lui l’avait fait 
mais conscient des efforts financiers que cela représentait pour vous, il s’est appliqué et à tout fait pour réussir
il était malheureux et en souffrait beaucoup 
il nous en a beaucoup parlé à marcel et à moi
alors le soir avant de partir il m’a confié son projet… son secret
la germaine tout blanche rentre chez elle les yeux plein de larmes
elle entre dans sa cuisine, voit le repas du jules tout cramé
heureusement le jules est passé par là et il a éteint le feu dessous
elle saisit la première chaise à portée de sa main
elle se laisse tomber et éclate en sanglots
mais pourquoi diable son fils ne lui a-t-il pas parlé à elle ?

16 le jules
c’est un bon vigneron
un rude gaillard, un peu potu, pas méchant mais autoritaire
c’est un enfant du village
ses vins, surtout son chasselas, ont fait le renommée de son «domaine de la grosse pierre»
le nom du domaine vient du fait que le principal charmus est situé tout en haut de la pente qui est face au lac en dessus du village et dominé par un énorme rocher qu’on voit de loin
chaque année, il fait venir un saisonnier qui vient l’aider de février jusqu’aux vendanges en septembre ou en octobre
son épouse, la germaine, l’aide aussi aux effeuilles et aux vendanges
il travaille dure comme son père et le père de son père avant lui
après chaque vendange, il dit que ce sera la dernière 
qu’il en a marre et que ce métier est vraiment trop dure
c’est vrai qu’il ne suffit pas de soigner la vigne, 
tous les jours que Dieu fait, il faut la surveiller, lui parler, la soigner, l’entretenir 
puis en même temps il faut s’occuper du vin, de sa vinification et surtout de le vendre
et puis il y a toute cette administration tatillonne
il a un fils, edmon, unique enfant de son couple
il a décidé et imposé son point de vue à sa germaine de femme que son fils connaîtrait une vie plus facile que la leur
il ne sera pas vigneron
– et le domaine lui demande germaine ?
– j’en ai déjà discuté avec le notaire joly et un ami vigneron,
pas de soucis !
– mais une école, ça coûte cher ? on a les moyens ?
– au besoin je ne prendrais pas le saisonnier l’année prochaine ou du moins pas aussi longtemps et puis je peux demander à mon copain pochion, le directeur de l’agence du village de «la caisse des dépôts et des retraits» de nous aider en nous prêtant de l’argent sur le domaine
donc c’est décidé, l’edmon ira à l’école de commerce qu’il réussira au plus grand plaisir de son père
mais ce dernier ne se doutait pas qu’il venait de foutre en l’air la relation avec son fils
il en prit conscience un soir, la veille de noël lors de la venue surprise de ce dernier au village
depuis le départ  de son fils chez les kangourous, il ne parlait plus de lui, mais il se posait quand même des questions surtout quand la germaine lui faisait des reproches chaque fois qu’il se plaignait de son dos ou de ses genoux
cette situation le rongeait, il ruminait
Il maigrissait, il n’avait plus d’accouet, il avait mauvaise mine
avait-il des regrets ? il ne savait pas trop
mais il avait du mal avec les fions et les questions de ses copains au bistrot
– mais bordel, cela les regarde pas ! qu’il se disait
même la vigne, ça l’embêtait
la germaine s’en inquiétait mais il ne voulait rien entendre surtout ne pas aller chez le docteur

17 la bouèlée
«jean rosset» s’était caché derrière les nuages et avait laissé la place à un orage avec une puissante roille qui laissaient de grand gouilles
mais la chaleur de ses rayons pesait encore sur la place du village d’où il montait une odeur humide et chaude 
alice, la patronne du bistrot, passait la panosse à l’entrée
mais pas un bruit ne s’échappait à travers la porte grande ouverte du cani
on entendait pas les exclamations des joueurs de cartes ou les rires des clients
les quatre chiffres sont effacés depuis pas mal de temps
le jules, assis à «la table des menteurs» avec les copains habituels dont le notaire joly et
firmin, l’ancien régent, sirotait son godet de st saph en silence comme ses voisins de table
ils sont tellement assommés par la chaleur de cet fin après-midi qu’ils ne peuvent piper mot, ni taper le carton
un pas lourd et précipité brise ce silence
un gaillard tout excité entre dans le bistrot 
d’un geste auguste il s’essuie le front en poussant une bouèlée
– c’est quoi cette histoire, jules ? 
mécol, j’ai bousculé ciel et terre, jusqu’à mon chef 
ça pas été facile, d’autant qu’il était sur le balan
en plus je te rappelle que c’est à ta demande et que tu m’as même supplié de le faire
et aujourd’hui je reçois une lettre de ton niobet de fils qui m’annonce sans autre qu’il ne viendra pas bosser chez moi comme prévu la semaine prochaine 
Môsieur préfère rester chez les kangourous ! balance à la ronde l’albert pochion, rouge de colère
le jules, tout caqueux, veut répondre mais le pochion l’en empêche d’un geste autoritaire 
et le pochion de reprendre en plantant ses yeux dans ceux du jules
– tu peux m’expliquer ce qui se passe dans la tête de ton niolu de fils ?
– je n’en sais fichtre rien, répond le jules, tout embarrassé 
il n’a pas écrit depuis qu’il est parti
peut-être qu’il est tombé amoureux d’une gueuïpe, là-bas ?
– quèch tè batoille ! lui rétorque le pochion, tu piges que pouic !
bon c’est pas tout ça, cette affaire m’a fait monter les tours et ça m’a donné soif 
il faut que je me rince le gosier
lulu ! apporte trois de st saph !
– s’ i l  t e  p l a î t ! que lui dit du tac au tac la lulu avec des yeux tout noirs
– s’il te plaît, qu’il répète le pochion en épelant chaque lettre
et m e r c i qu’il ajoute de la même façon
santé ! vous autres qu’il fait en levant son verre
– service, que lui répond lulu, enjôleuse
– bon, dit le jules embarrassé et qui a refusé que le pochion lui remplisse son godet, je vais aller voir si on n’a pas aussi reçu une lettre et je reviens
mais il ne reviendra pas

18 la lettre d’edmon
quelques jours après la carte postale, la germaine qui est toujours à l’affût dans sa cuisine, voit que le françois ne dépose pas de courrier dans la boîte mais entre dans la cuisine et annonce à la germaine qu’ils ont reçu une lettre venant de chez les kangourous en montrant du doigt la lignée de timbres postaux
– elle vient d’arriver par avion, tu te rends compte germaine, ce doit être urgent ou important ? que remarque le françois 
regarde, là, la pétée de timbres qu’il y a dessus !
il tend l’objet précieux à la germaine qui est toute tremblante
– tu ne l’ouvres pas ? lui demande le françois toujours curieux
la germaine n’ose pas lever les yeux 
elle ne veut pas que le françois voie ses larmes et aille redzipéter sa peine dans tout le village car elle a bien vu que son sac est tout plein de courrier et que c’est chez elle qu’il a commencé sa tournée alors que d’ordinaire il l’a finit ici
– je préfère la lire toute seule, mais promis, je te dirais demain ce qu’il y a dedans, dit-elle d’une voix tremblante
déçu, le françois s’en va
la germaine s’assoit à la table de la cuisine et ouvre prudemment l’enveloppe de peur d’abîmer le papier qui est dedans
elle le déplie, ajuste ses lunettes et en commence la lecture 
elle a de la peine à distinguer les lettres avec ses yeux tout embués 
même si elle sait ce qu’il y a d’écrit, elle a peur de lire ces mots qui vont lui faire si mal :

chers parents
j’ai réussi ce que vous m’avez demandé : l’école de commerce
et comme le voulait le père, je suis un col blanc maintenant
mais, moi,  je désirais être vigneron 
je voulais que mon père me fasse connaître son métier, me transmette son savoir-faire et ses secrets de la vigne et du vin comme l’avaient fait son père et le père de son père
je suis parti en australie comme prévu mais pas comme touriste, mais pour apprendre le métier de vigneronj’ai trouvé un engagement chez un suisse du village établi là-bas
lui, m’apprendra le métier
je vous embrasse
edmon

elle sanglote
elle a lu et relu cette lettre et ses reproches
mais il ne dit rien sur lui, comment il va, quel temps il fait, comment vit-il, s’ennuie-t-il un peu de nous et il n’a rien mis pour marie
veut-il nous oublier ?
à ce moment-là la porte s’ouvre violemment
c’est le jules qui entre tout essouflé et épouairé
– dit donc, j’ai vu le pochion au bistrot qui m’a engueulé et tu sais ce qu’il m’a dit, crie-t-il d’une voix courroucée ?
– oui je sais, lui réponde-elle doucement, en pleures

19 l’article
autour de «la table des menteurs» de «chez alice», ils sont tous là, les copains de la gym 
une fois par semaine, ils vont à la salle de gym de l’école communale pour faire une heure de gymnastique
c’est «la gym hommes» qui est réservée aux hommes comme son nom l’indique ! 
et puis, juste après, pour récupérer de leurs efforts, ils se retrouvent «chez alice» autour de «la table des menteurs»pour boire un verre et là «c’est la gym de l’esprit et du lever du coude»
chacun en raconte une et on se marre
quand le jules arrive, le firmin, l’ancien régent, lui demande s’il a lu l’article dans le journal «la vigne et le vin d’ici» au sujet de son fils edmon ?
– ouaih, qu’il répond le jules, mais ça m’intéresse pas, qu’il ajoute à la surprise générale
pourtant il ne fera pas une deuxième tournée
il quitte le bistrot le premier, cette fois 
il presse le pas vers l’épicerie où il y a encore de la lumière et frappe contre la porte
– jules, que fais-tu là à cette heure ? lui demande marie tout étonnée
– laisse-moi entrer, s’il te plaît
les copains m’ont dit au bistrot qu’il y avait un article dans un journal au sujet d’edmon ?
– tu t’intéresses enfin à ce qu’il fait ton vigneron de fils ?
– m’embête pas, tu as encore ce journal ?
– non, j’ai plus de numéro de «la vigne et le vin d’ici»
je les ai tous vendus aujourd’hui, à cause de ton fils qui est dedans !
mais attends…  j’ai le nôtre
si marcel a fini avec, je te le donne
elle revient avec le journal et le jules l’enfourne sous la veste de sa salopette et s’en va directement à la cave de chez lui
là, il ouvre le journal et voit la photo de l’edmon félicité par le ministre de l’agriculture d’australie pour son travail d’œnologue, que s’est écrit sous la photo 
à côté un titre en gros caractères : «ces suisses qui réussissent à l’étranger»
il crie, tape sur les cuves et les tonneaux de sa cave
il jette même son verre par terre qui s’éclate en mille étoiles
il ne sait pas s’il est en rage ou en colère et contre qui !?
il a plus envie de se noyer dans son vin que d’accepter ce qu’il y a dans ce journal
puis une idée lui traverse l’esprit :
des fois ils disent des conneries dans les journaux 
en tout cas ils en font beaucoup avec peu de chose, se rassure-t-il
et d’ailleurs «la julie» n’en n’a pas parlé… il l’aurait lu sinon
rassuré, il décide d’ouvrir une bouteille
au petit matin il se réveille affalé sur la table du carnotzet le journal ouvert à la page avec le gros titre et la photo de son edmon
il y a aussi trois bouteilles vides et la germaine qui lui parle et gesticule mais il n’entend rien
alors elle le secoue et crie
– on parle de notre fils dans «la julie» !
non seulement grâce à ses connaissances en œnologie il a réussi de faire des vins du domaine «source domain»(ndla : en anglais dans le texte) les meilleurs vins d’australie 
mais en plus il donne des cours à la célèbre et non moins renommée université d’adélaïde 
et il gagne plein de sous !
et les plus grandes tables se disputent sa «shiraz marie vintage»


20 « ledomaine de la source »
ce domaine familial existe depuis plusieurs génération
il tire son nom du fait qu’il y a quelques années quand le domaine allait jusque tout en haut après la forêt, il y avait une source
l’eau qui sort toujours près d’un rocher en haut dans la forêt a été canalisé depuis et est devenu le ruisseau qui passe à travers les vignes et le village, jusqu’au lac
le père pérusset s’est disputé avec son fils jonas au sujet de la gestion du domaine
comme il ne voulait pas lui passer le flambeau, jonas décida de partir pour l’australie
alors le père pérusset engagea françois, le père du marcel, comme tâcheron
aujourd’hui son fils jonas possède un grand domaine réputé à «penfolds» «source domain» qui s’appelle (ndla : le domaine de la source)
quand son père lui a demandé dans sa lettre d’engager l’edmon, jonas n’a pas hésité
jonas et edmon se sont tout de suite bien entendus et sont devenus de vrais amis
jonas apprécie les qualités professionnelles d’edmon
il sait qu’il est doué pour ce métier de vigneron
un jour, jonas a eu un grave accident d’hélicoptère alors qu’il traitait les vignes
malheureusement il ne survit pas à ses blessures
le père pérusset qui venait de se réconcilier avec son fils en fut très affecté
depuis ce jour-là, il n’avait plus envie d’aller dans ses vignes ni dans sa cave
entretemps le marcel avait remplacé son père comme tâcheron
suite à l’accident de son fils, le père pérusset demanda à l’edmon s’il ne voulait pas  reprendre le domaine «source domain»
ce dernier accepta mais ajouta une condition : qu’il puisse reprendre aussi le «domaine de la source» au village en lui exposant son projet de le remettre entre les mains de son ami marcel
le père pérusset, qui n’avait pas d’autre héritier, accepta 
l’edmon lui demanda la plus grand discrétion et surtout de ne pas en parler à son père ni au pochion
et l’edmon informa aussitôt le marcel  que dorénavant il serait le patron du «domaine de la source»
mais pour l’instant, il ne devait en parler à personne sauf à marie s’il le voulait
il viendrait à la fin de l’année pour régler ses affaires et officialiser la chose car il avait d’autres projets dont ils devaient s’entretenir

21 « la cuvée marie du monde »
depuis le premier jour qu’il était parti, l’edmon a toujours correspondu avec le marcel et avec la marie
ainsi, il était au courant de ce qui se passait au village 
il donnait aussi de ses nouvelles et surtout, avec marcel, il parlait de la vigne et du vin et lui faisait part de ses remarques
marcel lui demandait des conseils, lui montrait des photos
alors, un jour, l’edmon, qui avait entretemps réussi un master en œnologie en australie, lui demanda de lui envoyer quelques échantillons de vins des différentes vignes dont celle de «devant la maison»«la cuvée marie»
quelques temps plus tard, lors de la vendange, suivant les conseils d’edmon, le marcel ne fit pas comme le jules qui mélangeait les raisins de la vigne «devant la maison» avec ceux de la vendange des autres charmus, mais pressa séparément ceux-ci et les mis dans une cuve à part
il éleva ce vin et envoya régulièrement des échantillons à edmon
puis, lors d’un concours, ce vin fut primé 
et même «la cuvée marie» reçu la médaille d’or du meilleur chasselas du pays au plus grand étonnement de ses amis vignerons et même de certains, dits journalistes et réputés spécialistes
c’est alors que le marcel donna un nouveau nom à ce vin que tout le monde se disputait : «la cuvée marie du monde»
personne ne devina que «monde» était l’anagramme d’edmon

22 le notaire joly
un jour, dans un courriel, marie et marcel apprirent à l’edmon que son père allait mal, il n’avait plus d’accouet, que ses affaires périclitaient et que son vin ne se vendait plus, même le vrac à cause de sa qualité qui baissait chaque année
l’edmon décida alors de revenir au village et voir ce qu’il en était
marcel profita du voyage de retour de l’aéroport pour lui expliquer la situation
sous la pression de son copain pochion, son père, qui n’arrivait plus à rembourser le prêt qu’il avait demandé, devait vendre le domaine, mais refusait toujours que marcel l’achète
comme convenu, marcel avait pris rendez-vous avec le notaire joly 
le rendez-vous aurait lieu non pas à l’étude, mais dans un hôtel en ville, pour plus de discrétion
l’edmon et le marcel se rendirent au rendez-vous fixé
le notaire joly remit à chacun une copie du document qu’il avait préparé selon les instructions d’edmon
marcel s’en étonna mais edmon lui expliqua que suite à ses informations il avait pris contact avec me joly afin de racheter le domaine de son père sans que ce dernier ne se doute un instant de l’identité de l’acheteur
compte tenu du prix offert, son père n’a pas fait d’objection
edmon explique en détail à marcel qu’il a racheté «le domaine de la source» au père pérusset pour acheter «le domaine de la grosse pierre» à son père
ainsi ce dernier croira vendre au père pérusset qui signera d’ailleurs les actes en son nom
ni vu ni connu
mais c’est toi marcel qui devient le patron et mon associé du tout jusqu’à mon retour au village dans deux ou trois ans
– mais j’ai pas les moyens d’acheter les actions
– t’inquiète ! j’ai assez de pognon pour les deux et puis tes actions sont celles qui reviendront de tout façon à mon filleul, ton fils marcel-edmond
– mais pourquoi moi, lui demande marcel d’une voix un peu étranglée ?
– parce que t’es mon ami, mon seul ami 
ainsi, «le domaine de la source» acquit «le domaine de la grosse pierre»
une clause spéciale voulue par edmon prévoyait que le jules et sa femme germaine pouvaient rester dans la maison du domaine jusqu’à leur mort
le jules était content d’avoir pu vendre son domaine et régler toutes ses affaires
surtout, il avait pu écarter le marcel
il avait une dent contre lui car il prétendait que si l’edmon était parti c’était à cause de lui et que si la mère raisin lui avait retiré l’exploitation de la vigne «devant la maison» c’était aussi à cause de lui
mais il avait tort …

23 noël
depuis le départ d’edmon, il y a eu pas mal de noël
avant son départ, toutes les maisons du village étaient décorées les unes avec des pères noël et leur traîneau tirés par des rênes, les autres avec des guirlandes glignotantes comme des signofiles garnissant les arbres et la façade des maisons
aujourd’hui c’est la veille de noël
une seule maison n’est pas décorée, celle des pache et pourtant avant c’était la plus belle
ce soir, la germaine n’a pas eu le courage de faire un repas de fête 
elle pense à son fils, aux autres familles réunies avec leurs enfants et leurs petits enfants, aux chants, aux rires, aux cadeaux échangés…
il n’y a pas de sapin décoré non plus à la salle à mange
juste une carte postale posée sur la cheminée

Joyeux noël
Tout va bien
Je vous embrasse
Edmon

le jules fait semblant de s’intéresser à ce qui se passe à la télé
il n’a même pas fini la bonne bouteille qu’il avait ouverte ce soir
ils n’iront pas au culte de noël non plus, comme tout le village 
ils iront se coucher, le cœur lourd et la germaine d’essuyer une larme avant de s’endormir
une sonnerie brise le silence qui écrase la maison des pache
– qui peut bien téléphoner à un moment pareil et la veille de noël, s’étonne la germaine déjà presque endormie
– le téléphone t’es sûre, que demande le jules, c’est pas plutôt la porte d’entrée ?
– ben va voir ! lui commande la germaine
elle entend le pas lourd et pas très sûr de son jules sur les escaliers qui grincent un peu
à nouveau le silence
puis des pantoufles qui glissent et trainent sur le sol, un bruit de serrure qu’on décote et
le grincement d’une porte qui s’ouvre
puis une exclamation : la voix du jules
– germaine… germaine viens voir, tu vas être sur le cul ! lui crie-t-il depuis la porte d’entrée grande ouverte
elle passe vite sa robe de chambre et descend rapidement les marches
– edmon, mon fils, a-t-elle de la peine à prononcer et se jette à son cou
elle ne peut plus parler, elle pleure
enfin elle dit :
– entre mon chéri, tu vas prendre froid
t’as mangé ?
comment t’es venu ?
t’aurais dû avertir on serait venu te chercher à l’aéroport ?
elle bouscule son jules et fait entrer son fils dans la cuisine
– allons plutôt à la chambre à manger, dit-elle
et jules ! va chercher une bonne bouteille, une de celles que tu gardes pour les grandes occasions
– il n’y a pas de sapin ni de déco chez nous, qu’est-ce qui se passe ? demande l’edmon étonné mais heureux de se retrouver dans la maison de son enfance et profitant de l’absence de son père il prend sa mère dans ses bras et lui chuchote à l’oreille 
– tu m’as manqué, maman ! comment vas-tu ?
– oh tu sais depuis ton départ ce n’est plus la même chose ici
mais je suis si heureuse de te revoir, j’en ai les frissons partout
quand repars-tu ?
où dors-tu ?
as-tu vu marcel et marie ?
tu sais qu’ils ont eu un petit ?
– mais oui maman, je sais, lui répond gentiment son fils
je suis toujours resté en contact avec eux 
et d’ailleurs je viens de les voir
c’est marcel qui est venu me chercher à l’aéroport 
on avait des choses à parler au sujet de la vigne et je voulais embrasser mon filleul
mais comment vas-tu, toi, maman ?
– qu’est-ce que tu t’imagines ?
je m’en veux de n’avoir pas été contre la volonté de ton père 
on en serait pas là… si tu n’étais pas parti, lui glisse-t-elle enfin
– oui, marcel m’a tout raconté et si je suis là c’est pour vous aider… enfin si le père
accepte
– mais tu sais que ton père veut vendre le domaine ?
et surtout pas à marcel ?
– alors fini de comploter et de vous raconter des histoires ? on la boit cette bouteille, la dernière qui me reste, dit le jules en montrant fièrement l’objet
– l’année de ma naissance, tu nous gâtes le père, s’exclame l’edmon, heureux de cette initiative paternelle
un bruit sympathique et franc comme celui d’un objet qui tombe dans l’eau, se fait entendre
puis le liquide d’un jaune or remplit les trois verres posés sur la table encombrée de papiers et de vieux journaux qui fait penser à edmon que cette pièce n’est plus utilisée depuis longtemps 
alors qu’avant, on y mangeait tous les dimanches et le soir on venait regarder la télé
d’ailleurs la télé a été déplacée à la cuisine
on trinque, on déguste, on savoure, on cause
alors qu’il boit une nouvelle lampée, il reconnaît tout le savoir-faire de son père dans ce vin magnifique
il est admiratif et le fait savoir
edmon savait que son père faisait du bon vin …à l’époque 
mais le dernier qu’il a dégusté tout à l’heure chez le marcel, celui de l’année passée, c’est une vraie piquette !
son père a perdu la main ou alors il s’en fout, il a plus envie
mais pour ne pas fâcher son père et faire de la peine à sa mère, il évite de faire une remarque à ce sujet
il raconte sa vie en australie
non il n’a personne, répondant ainsi à la question insistante et curieuse de sa mère
oui, depuis ces articles de presse il a dû voyager, donner des conférences
en australie il a beaucoup à faire, même un peu trop
ce sont de très grands domaines là-bas, tout est mécanisé et il est difficile de
personnaliser le vin 
c’est pas comme ici au pays
– t’avais qu’à pas partir ! le coupe son père d’un ton sec
– ça n’a rien à voir, c’est une expérience très enrichissante
on doit tout le temps relever des défis, penser à l’encépagement à cause des températures qui ne cessent de grimper, etc
mais c’est très intéressant et entre vignerons on se parle, c’est pas comme ici !
en tout cas, je ne regrette pas de l’avoir fait, même si je t’ai fait de la peine maman
mais toi papa, tu ne voulais pas que je fasse comme toi et que je devienne un bon vigneron comme toi
tu ne m’as pas écouté, pas plus que tu écoutes tes amis vignerons qui me connaissaient et qui m’encourageaient
edmon regarde son père
ce dernier a de la peine à soutenir le regard accusateur de son fils
-contrairement à ce que tu crois, personne, surtout pas marcel, m’a influencé dans mon
choix
c’est uniquement à cause de toi, papa, que je suis parti, ajoute l’edmon sans monter le ton
– à cause de moi ? de bleu de bleu t’en as de bonne, toi ! c’est pas moi qui ait décidé d’aller chez les kangourou et d’y rester…
tu nous as menti, t’as caché ton projet à ta mère qui en est tombée malade
– si tu m’avais écouté et appris le métier, je ne serais pas parti, lui répond l’edmon sèchement
et d’ajouter
– mais t’es trop con pour comprendre ça
t’as toujours eu raison, t’écoute rien, mais là tu t’es complètement planté
t’es même plus capable de faire du bon vin comme tu savais le faire avant !
à ces mots la germaine éclate en sanglots pressentant que cela finirait mal
elle connaît son jules et sait que quand il a bu un verre il peut dire n’importe quoi, et
surtout pèter un câble !
l’edmon sentant que cela tourne au vinaigre, regarde son père dans les yeux et ajoute sur un ton plus calme et doux
– et puis, je ne suis pas venu ici pour m’engueuler avec toi mais pour…
le jules ne le laisse pas poursuivre
– t’as raison, alors tire-toi, lui crie-t-il dessus, on a pas besoin de toi et de tes reproches
sans rien dire, edmon embrasse tendrement sa mère qui est en pleures et sans un regard à son père, quitte la maison de son enfance en répétant doucement à l’attention de son père qui ne l’entend pas
– t’es vraiment trop con !

24 l’albert pochion 
c’est aussi un enfant du village
il fait partie d’une famille de huit enfants
à part le frère vigneron et le cadet, l’albert pochion, 
les autres, filles ou garçons de cette famille, se sont mariés et ont appris des métiers qui les ont éloignés du village
l’albert a fait un apprentissage de commerce dans l’agence de «la caisse des dépôts et des retraits» du village et, après, un stage au siège à la ville d’à côté
puis il a été nommé directeur de l’agence du village
aujourd’hui l’albert pochion est le seul employé de l’agence de « la caisse des dépôts et des retraits » : directeur, caissier, employé de commerce
c’est que, comme on dit au village : «le pochion, ben…il n’a pas inventé l’eau chaude ni la poudre qui pète deux fois !»
ben non ! 
simplement son grand frère est député, président de la commission des finances du grand conseil et président du parti majoritaire dans ce canton qui dit défendre radicalement les paysans, les vignerons et les artisans

25 marcel-edmond
depuis tout petit, marcel-edmond accompagne son papa à la vigne
il aime bien regarder ce qui se passe, ce que fait son papa et comment il le fait
sa maman s’inquiéte quand il va à la vigne avec son père de peur qu’il ne lui arrive quelque chose
c’était un beau gamin comme disent les femmes du village qui viennent à l’épicerie et d’ajouter à l’attention de la marie «c’est fou ce qu’il te ressemble»
depuis peu, lorsque son parrain edmon parle à son papa avec la tablette il vient lui faire un petit coucou et lui raconte comment il se plaît à la vigne avec son papa
à son anniversaire, à chaque fête importante, il reçoit des cadeaux de son parrain
un jour il y avait un billet d’avion pour lui et ses parents
ce fut la première fois que marcel-edmond fit connaissance physiquement avec son parrain et ce fut une rencontre extraordinaire
aujourd’hui encore, malgré la tristesse de l’enterrement, il en garde un souvenir magnifique et il est très heureux de passer du temps avec son parrain ici au village
et quand marcel-edmond lui annonce qu’il veut aussi devenir vigneron comme lui et son papa, l’edmon ne peut retenir une larme
et lui promet qu’il n’aura aucun problème, qu’il l’aidera et lui montrera ses secrets

26 un grand fracas
quelques temps plus tard, alors qu’il était resté croché «chez alice» avec le pochion, ce dernier, tout près de la gonflée, lui dit qu’il avait appris que c’était le marcel qui exploiterait «le domaine de la source» ainsi que celui de «la grosse pierre» à la demande du père pérusset
mais… il n’en savait pas plus
le jules devint tout blanc et fit la potte
il rentra aussitôt, un peu de bizingue quand même et tout épouairé
il ne dit rien à la germaine et alla directement se réduire
on aurait dit qu’il avait vu un fantôme, tant il était pâle
il ne dit rien, ne s’arrêta pas à la cuisine où sa soupe l’attendait comme la germaine
il monta directement se mettre au pieu
au bout d’un moment, la germaine entendit un grand bruit, un gros fracas comme quelque chose qui tombe lourdement … mais pas de tuttée, rien
puis on vit une grande voiture jaune avec un feu bleu traverser la place du village et s’arrêter juste devant la porte des pache
des hommes en rouges avec des sacs de montagne en sortirent et coururent jusque dans la maison
au bout de quelque temps, ils ressortirent et repartirent sans mettre le feu bleu
juste après, la germaine sortit de chez elle et courut chez la marie pour lui dire que le jules avait tout appris pour le «domaine de la grosse pierre»…

27 le secret de la marie
quand son marcel est mort, elle se souvint du document que le notaire joly lui avait montré qui était la volonté de sa grand-mère et qu’elle avait dû signer
elle ne pouvait pas donner la vigne «devant la maison» à son fils marcel-edmond
ça la travaillait
elle était triste deux fois
une fois par la mort de son marcel et une fois par le fait qu’elle ne pouvait tenir sa promesse
elle avait pourtant promis à son mari… 
ça la rongeait cette histoire
tout à coup une idée germa dans son cerveau
et si elle avouait enfin la vérité 
si elle se soulageait de ce fardeau qu’elle traînait depuis si longtemps
elle prit rendez-vous avec le notaire joly
elle en revint tout souriante et heureuse, elle avait la solution
quelques jours plus tard, elle demanda à l’edmon de passer la voir le soir-même
quand il entra chez elle, il vit qu’elle avait préparé la table avec deux couverts seulement
– marcel-edmond n’est pas là ? demanda-t-il
– il est chez sa grand-mère car j’ai quelque chose d’important à te dire
elle alla chercher la bouteille de blanc qu’elle avait mise au frigo pour la rafraîchir
c’était une «cuvée marie du monde»
ils trinquèrent
edmon était à la fois inquiet et impatient de connaître le but de ce rendez-vous
la marie avait mis une belle robe qui lui allait très bien
l’edmon la regardait avec tendresse et se disait qu’il avait raté quelque chose en partant en australie d’autant qu’il n’avait rencontré personne pour fonder une famille et ça lui manquait
– tu te souviens encore du jour avant ton départ ? lui demande la marie
– oh oui, tu parles que je m’en souviens
je n’oublierai jamais ces instants qui restent gravés dans mon cœur
– edmon, il faut que je te raconte quelque chose 
elle se lève et prend une enveloppe qui est posée sur le dressoir
elle la tend à l’edmon
– c’est difficile à dire aussi ne m’interromps pas, s’il te plaît
ce que je vais te dire, personne ne le sait
j’en ai jamais parlé à personne, même pas à marcel
j’avais pensé te l’écrire mais j’en ai jamais eu le courage et puis j’en étais pas certaine au
début
et  depuis aujourd’hui, j’en suis sûre
j’ai été voir le notaire joly et j’ai suivi ses conseils…
– tiens, moi aussi j’ai été chez joly, la coupe l’edmon en sortant de la poche de sa veste une grande enveloppe pliée en deux
en l’ouvrant, il lui dit 
– il m’a informé de l’acte que tu avais signé à la demande de ta grand-mère
alors ne te tracasse plus, la vigne «devant la maison» sera à marcel-edmond
car moi, je n’ai aucune contrainte, je peux en faire ce que je veux
aussi, j’ai décidé de te soulager de la promesse faite à ton mari qui était aussi mon ami, mon meilleur ami…
et comme je n’ai pas d’héritier qui le mérite, je lui ai aussi donné les actions de ma société propriétaire du «domaine de la source» et du «domaine de la grosse pierre»
j’ai demandé à joly de préparer les papiers que je signerai avant de repartir et après avoir trouvé un nouveau tâcheron
– attends que je finisse mon histoire, lui dit-elle les larmes aux yeux
voilà, dix jours après quand tu sois parti pour l’australie, j’avais du retard
je me suis dit que c’était l’émotion
j’ai attendu quelques semaines encore, mais rien n’est venu
entretemps, j’ai rencontré le marcel et je lui ai cédé
on était triste tous les deux depuis ton départ, 
on était un peu perdu alors on s’est rapproché
et puis nous avons commencé une vraie relation qui a abouti à notre mariage et à marcel
edmond
ma grand-mère m’a donné le charmus «devant la maison»
avant de partir marcel m’a demandé de le donner à marcel-edmond
mais ma grand-mère avait mis une condition que tu connais maintenant
mais j’ai promis à marcel de la donner à marcel-edmond et à cause de ce document je ne
peux pas respecter la dernière volonté de mon époux 
j’ai l’impression de l’avoir trahi car je ne lui ai jamais parlé de ce document que j’avais oublié avec le temps
marcel a toujours été un bon père et un bon mari et j’ai été heureuse avec lui
alors, comme je te l’ai dit, j’ai été voir le notaire joly qui avait écrit cet acte 
et j’ai suivi ses conseils 
j’ai reçu les résultats hier après-midi 
c’est écrit dans le document qui est dans l’enveloppe que je t’ai donnée
elle marqua un temps d’arrêt, le temps nécessaire à l’edmon d‘en prendre connaissance 
– marcel-edmond est ton fils … ! ajoute-t-elle avec un sanglot qui ne peut cacher son émotion
edmon la regarde avec beaucoup de tendresse, les yeux plein de larmes
– marcel-edmond, mon fils… ? souffle-t-il comme s’il regrettait d’être parti ce jour-là il y a quelques années…
il se lève et s’approche de marie
avec douceur il la prend dans ses bras et lui dit à l’oreille
– alors ni dit rien à marcel-edmond au sujet de ma paternité
ce sera notre secret à tous les deux maintenant
pour moi que marcel-edmond soit mon filleul et mon héritier, cela me suffit largement !

quelque part dans les vignes, le 2 octobre 2022